
Pour parler vrai, nous ferons hurler les moutons alors qu’il serait nécessaire que des loups hurlent contre des loups. Reprenons ! Il y a bien trop longtemps que des âmes sentimentales tressent des couronnes à Antigone et vouent Créon aux gémonies. Et après, devoir de bonne conscience et de bons sentiments vite fait, on rentre à la maison « bouffer la soupe froide[1] ».
Tout d’abord, je ne méprise pas les loups, quelles que soient leurs formes, humaines ou non. Les loups sont ce qu’ils sont et font ce pour quoi ils sont faits. Autant reprocher à la flamme et à la glace de brûler, dans leurs domaines respectifs. Par contre, la soupe tiédasse et la chandelle qui fume…
Alors, Antigone et Créon ? Eh bien, leur combat est éternel, mais au-delà de ceux de l’épée et du bouclier, de la terre contre la mer, et de tant d’autres, bêtement, physiquement, mortellement symétriques. Car si Créon défend les lois de la Cité, Antigone défend celles qui dépassent la Cité, et même, qui en sont à l’origine. Toute la différence est là. Non qu’Antigone voue un amour fraternel éclairé à Polynice : « Un petit fêtard imbécile, petit carnassier dur et sans âme, une petite brute tout juste bonne à aller plus vite que les autres avec ses voitures, à dépenser plus d’argent dans les bars. Une fois, j’étais là, ton père venait de lui refuser une grosse somme qu’il avait perdue au jeu ; il est devenu tout pâle et il a levé le poing en criant un mot ignoble » comme lui explique Créon [2]. Mais ces quelques pelletées de terre destinées à Polynice valent tout l’or et la puissance de Thèbes.
Antigone et Créon mènent une guerre asymétrique, une guerre de vie et de mort, dont personne ne peut dire laquelle possède plus de vie ou de mort dans sa besace. Faisons confiance à chacun des deux pour être honnêtes, pour s’imaginer défendre le niveau supérieur. Ou du moins, leur niveau supérieur. Car, si l’on se place dans l’optique d’une pyramide de Maslow à huit niveaux, Antigone est à la pointe de la pyramide alors que Créon est en-dessous. Mais qui voit, qui comprend, qui veut atteindre la pointe de la pyramide ? Déjà, certains se contentent du camp de base : la bouffe et la baise. Alors, les lois non écrites… et leurs mauvaises traductions…
Si encore Créon posait sa mission en une pointe de pyramide indépassable… S’il ne s’enferrait pas dans une stratégie mesquine, s’il ne marchandait pas le calme, la paix sociale de Thèbes et les petits arrangements entre gens de bonne compagnie… Mais il se trompe d’étage, il accule Antigone à lancer les pelletées de terre du destin. Et bien sûr, il condamne à mort celle qui avait devancé sa propre condamnation par un peu de terre. Croit-il avoir sauvé Thèbes ? Son image ? Les Thébains ? Rien n’est moins sûr. Il a peut-être tout perdu en croyant condamner, car il a manqué la dernière marche vers le sommet de la pyramide, celle où se passent les sacrifices ultimes dont la foule, lointaine, au ras de la terre, n’aperçoit que les fumées. Pauvre Créon ! Sacrée Antigone !
Passons quelques siècles. Abdoullakh n’est pas tout à fait Antigone, Samuel Paty est loin de Polynice, et si M. Macron rime avec Créon, ce n’est que hasard.
On ne peut même pas accuser notre président de mauvaise gestion. Il fait ce qu’il peut dans une république pétrifiée. Il fait préparer une loi, vite vidée de son sens et de sa portée, en opposant République, démocratie et autres sous-étages de la pyramide au dernier étage de celui où vivait Abdoullakh Anzorov, où vivent deux milliards de musulmans. Guerre, ou plutôt guéguerre asymétrique. On attend la suite. Si l’on croit saper les fondations du dernier étage, on risque bien d’en recevoir quelques retombées.
Dans le même ordre d’idée, je suis étonné de ne rencontrer que rarement le nom de l’assassin. Une recherche rapide sur Google donne 347 000 « Abdoullakh Anzorov » contre 13 100 000 « Samuel Pary ». Je serais curieux de confronter ce résultat avec la même recherche en d’autres langues. Quoi qu’il en soit, cette discordance est « parlante ».
Cet anonymat relatif de l’assassin, cette dépersonnalisation apparente est une arme à double tranchant. Son nom circule suffisamment pour servir de martyr modèle. À l’inverse, cette quasi-mutité de nos médias, commentateurs ou autres évocateurs trahit assez la difficulté à lui attribuer une identité réelle. Comme si c’était une sorte de cauchemar à oublier. Porte de sortie des faibles, des lâches, ou autres faux espoirs nationaux. Dans une autre partie du monde, cet enfouissement du nom permettra au plus grand nombre de le considérer comme un « dormant » à attendre avec espoir, à réveiller dès que possible, à imiter.
Chez nous, bien des vrais stratèges menant une guerre contre un ennemi affichent sa photo, son identité. De même, les vrais combattants de la guerre d’Algérie (de notre côté) ne craignaient pas de reconnaître le mérite et la vaillance de leurs ennemis, quand leurs actions ne se limitaient pas à une accumulation d’horreurs. Il existe – trop rarement peut-être – de l’honneur partagé entre les vrais guerriers. L’honneur est plus difficile à porter que la gloire. L’honneur se gagne au combat, d’égal à égal, au sommet de la pyramide.
[1] Jacques Brel. Chez ces gens-là…
[2] Jean Anouilh, Antigone, La Table Ronde, p. 86

