THOREZ, FAUST DU PEUPLE ? DIABLE !

THOREZ MAURICE FILS DU PEUPLE
THOREZ MAURICE FILS DU PEUPLE

Fidèle à mes petites manies, j’ai placé le titre de cet article sous le sceau de l’ironie, grinçante. Encore faut-il en débloquer les rouages. Parlant de Thorez, il s’agit de Maurice. Quant au « Faust du peuple », passez-moi le mauvais jeu de mots singeant le titre de son autobiographie intitulée Fils du peuple. Et maintenant, lisez la suite !

INTRODUCTION

Cet article montre les mécanismes par lesquels un personnage intelligent, à l’allure sympathique, poussé par quelques idéaux respectables, mais dévié par le système gauchiste (Maurice Thorez) utilise et trahit une œuvre gigantesque (le Faust de Gœthe) jusqu’à en transformer (plus ou moins consciemment) le sens profond en une interprétation digne de la meilleure agitprop’. Il ne s’en cache pas : c’est « pour un révolutionnaire ». Tout est dit. Mais allons plus loin.

PRÉSENTATION

Thorez est à la prison Saint-Charles de Nancy en 1929. Il parle de ses lectures qui sont multiples, centrées sur ses convictions politiques, mais ne se limitent  pas aux « bibles du communisme », et vont jusqu’à Anatole France, qu’il justifie ainsi : « l’un des derniers représentants de l’humanisme bourgeois qui, au déclin de ses jours, s’était tourné vers la jeune révolution russe triomphante. Il avait compris la structure sociale de la France et discerné ceux qui détiennent le pouvoir effectif. Dans L’Île des pingouins […] les industriels. »

L’extrait que je développerai ici, apparaît dans Fils du peuple, de Maurice Thorez, pages 70-71 aux Éditions Sociales Internationales de 1937. Le voici :

« Parmi les poètes allemands, c’est à Gœthe et à Heine qu’allait ma prédilection. Gœthe, emprisonné dans les splendeurs dérisoires de la Cour d’une· petite principauté allemande n’a-t-il pas salué les volontaires de Valmy ? Son œuvre, d’une beauté et d’une vérité surprenante est pleine d’enseignements pour un révolutionnaire.

Grau, teurer Freund, ist alle Theorie
Und grün des Lebens goldner Baum !
(Grise, cher ami, est toute théorie
Et vert le bel arbre de la vie !)

Ces deux vers de Faust, où Gœthe montre que la vie l’emporte toujours sur la théorie, font songer à la pensée de Lénine : « Le marxisme n’est pas un dogme mais un guide pour l’action ».
J’aimais aussi, l’affirmation de Goethe :

lm Anfang war die Tat.
(Au début était l’action.) »

SOUVENIRS

Ayant travaillé (pas assez) le premier Faust de Gœthe dans une lointaine jeunesse, ce retour à cette œuvre extraordinaire me fit sursauter. En effet, je reconnus immédiatement le dialogue entre l’écolier et son tentateur, Méphistophélès, le diable, pour faire court, qui a pris les habits de Faust pour lui enseigner le monde… et l’y perdre.

Il est nécessaire de préciser que Faust pourrait représenter l’amoureux fou de la vie totale dans tous ses extrêmes, et donc ses oppositions, ses élans mystiques et ses turpitudes. Mais également, Faust, en tant que gage d’un pari entre Méphistophélès et Le Seigneur — que celui-ci présente comme son serviteur — (« qui le sert d’étrange façon »), nous obligerait à aussi à suivre la piste du livre de Job, ce qui nous porterait  bien trop loin.

SUR LES COMPARAISONS (QUI NE SONT PAS RAISONS) DE THOREZ

         PREMIÈRE REMARQUE : SUR LES COULEURS

Pour Thorez, les mots de Gœthe (la théorie et la vie) le ramènent directement et dans l’ordre à ceux de Lénine (dogme et guide pour l’action), avec un parallélisme marqué.

Donc, si la théorie est grise, elle est parée d’une teinte qui n’attire pas l’attention, n’est généralement pas associée à la joie, au printemps, à la vie, mais plutôt aux cieux maussades, aux mers houleuses, aux temps intermédiaires de la pensée et du moral. Bien sûr, des peintres maîtres de leur art, sauront instiller à leurs gris des nuances chaudes, ou les confronter à des teintes d’après orage telles que la nature nous les offre parfois. De même, les maîtres verriers ont appris depuis des siècles à nous séduire par leurs grisailles, tout autant que par leurs couleurs les plus riches. Le gris, nous cache donc beaucoup de sa vie, nous oblige à voir plus et mieux, à réfléchir davantage, car sa séduction est délicate, à moins que sa profondeur nous repousse. Telles peuvent être les théories.

À l’inverse, le vert nous attire davantage. Couleur de printemps, couleur de végétation, plus herbeuse ou feuillue que florale. Mais également, il se retrouve dans la symbologie, non exempt de danger. Car vert est bien souvent l’accoutrement du diable, et vertes également les tenues des brigands forestiers ou des soldats en opération. Quant au célèbre « vert de gris », je n’insisterai pas.

Nous voici donc plongés en deux couleurs dans un monde d’oppositions où bien des nuances et des approfondissements sont nécessaires. Telle est évidemment la pensée de Goethe, malgré la simplicité apparente de la formule presque chimique : gris = théorie, s’oppose à vert = vie.

Mais pourquoi traduire par beau le mot goldner, bel arbre. En réalité, il signifie doré, d’or. J’ai déjà écrit un exemple de ce dépassement de la couleur vers une qualité esthétique d’un autre ordre. Par exemple, la célèbre Place Rouge de Moscou, ne porte cette couleur que par une confusion-fusion entre le rouge et le beau (en langue russe).

Nous voici donc avec un arbre, vert, mais également doré. S’agit-il de son tronc ? De feuilles plus proches d’un bel automne que leurs voisines ? Ou d’une matière liée profondément à la vie, telle que les alchimistes la recherchaient ? Car la fameuse transformation du plomb (gris) en or ne doit pas seulement se comprendre au sens matérialiste d’un banquier ou d’un avare (si proches) mais aussi et surtout d’une glorification de l’âme humaine à partir du corps périssable. Nous avons ici le dépassement de la vie apparente et commune vers la vie transcendante. En plein Faust !

          DEUXIÈME REMARQUE : SUR LA VALEUR DES MOTS

Ici encore, nous devons fouiller dans les profondeurs, à l’aide de deux outils. Le premier est le sens profond du Faust de Gœthe.  Le second est l’esprit germanique de l’époque : le Sturm und Drang (tempête et passion) où s’exacerbent les tumultes de l’âme, dans ses élans contrariés par la société. En première approximation (pratique) parlons d’un romantisme germanisé, plongé dans une mythologie qui nous est inhabituelle.

Qu’est-ce qu’une théorie ? Oubliez les notions communes et systématiques, et revenez au sens premier : considérations sur le divin. Le philosophe Jean-François Mattéi ne s’y est pas trompé. Par contre, ne cherchez pas ce sens dans Littré, tellement rationaliste. Et comme Gœthe et Faust nous prennent par la main, la « théorie grise » doit être mieux comprise. Ce gris reprend une certaine couleur, dès que l’homme entame sa vie dans le « Jardin ».

Mais il y a l’arbre.  Devons-nous prendre pour option qu’il s’agit seulement de l’arbre de vie (des Lebens grûner Baum) de la Bible ? Ou de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, plus adapté en première analyse au thème du Faust ? Ou encore d’une assimilation poétique à ces deux espèces ? Cette seule question nous amènerait trop loin. Pour simplifier, gardons ce doute en mémoire, et avançons.

          TROISIÈME REMARQUE : SUR LA FORMULE DE THOREZ

Nous voici bien armés pour en rester sur le flanc ! Déjà, lier de si près Gœthe est Lénine (si intelligent fût-il) est du domaine de la mécanique de l’agitprop’. Quoi d’étonnant ? Nous l’avons déjà dit.

Mais au-delà de ce lien, il y a la transformation des sens et des situations, responsables d’une déviation de l’intelligence : celle du texte et celle du lecteur. Un exemple de la gauchisation générale perverse des arguments.

Car Thorez a évacué le sens profond du texte. Il évacue la mystique exacerbée de Faust, pour « diviniser » et laïciser Lénine.

Il est exagéré et fautif de déclarer que « la vie l’emporte toujours sur la théorie », comme je l’ai montré plus haut.

Il est faux, mais profondément marxiste, d’affirmer que « le marxisme n’est pas un dogme ». Bien au contraire, les hypothèses de Marx, ( la lutte des classes réduite à celles du prolétariat contre la bourgeoisie, les ouvriers contre le capitalisme, et leur évolution obligatoire vers la société socialiste) ne sont pas à rejeter directement. Mais Marx en fait des « lois », ce qui est à rejeter. Marx n’a jamais fait que proposer des hypothèses, devenues des dogmes, dont nous voyons chaque jour la faillite. Une faillite qui était d’ailleurs déjà évidente au temps de Marx s’il avait étudié en détail la révolution de 1789 (j’y reviendrai un jour).

Deuxième évacuation marxiste dans le raisonnement de Thorez : celle de la situation. Dans le Faust de Gœthe, le passage qu’il extrait pour l’appliquer à son dogme léniniste, est une phrase de Méphistophélès, donc du diable. Étrange professeur de morale d’action !

Ainsi, Thorez nous masque la qualité du « professeur d’action », comme celui-ci s’est déguisé dans le texte, pour parler et séduire l’écolier. Voilà qui devrait nous guider sur la piste sulfureuse de la pensée de gauche. Mais nous porter aussi vers une interprétation psychanalytique, non seulement de Thorez, mais aussi de tous les porteurs de cette noirceur profonde qui s’appelle la gauche.

          QUATRIÈME REMARQUE : SUR LE DÉBUT COMME ACTION

Maintenant que la situation a été remise en bon ordre ci-dessus, la reprise « diabolique » de l’interprétation de Thorez saute aux yeux. Ce n’est que la parodie de la première phrase de l’Évangile selon saint Jean : « au début était le verbe… ».

Mais ici encore, son interprétation lénino-thorézienne n’est est que la version méphistophélienne, telle que Goethe le précise. Faust part du texte original. Mais s’il arrive à le déformer progressivement jusqu’à en transformer le sens basique en son inverse, c’est sous l’influence du barbet qui s’est introduit dans son cabinet. Et ce barbet n’est que la présence modifiée de… devinez !

Relisons ce passage, traduit par Gérard de Nerval :

« Il est écrit : Au commencement était la parole ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, la parole ; il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était la volonté ! Réfléchissons bien cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien la volonté qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit me secourt enfin ! Je suis tout à coup inspiré et j’écris consolé : Au commencement était l’action !

S’il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, laisse-là tes hurlements et tes cris ! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il faut que l’un de nous deux quitte la chambre ! C’est malgré moi que je viole les droits de l’hospitalité ; la porte est ouverte et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel ? Est-ce une ombre, est-ce une réalité ? Comme mon barbet vient de se gonfler ! Il se lève avec effort, ce n’est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l’air d’un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh ! je serai ton maître ! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m’est nécessaire. »

CONCLUSION

Retenons de Thorez une bonne sentence : « Il faut savoir arrêter une grève. » Au-delà, oublions ses interprétations littéraires, sauf pour en démontrer le mécanisme de l’agitprop’, encore et toujours. Plutôt diabolique, n’est-il pas ?

Antoine Solmer