
Chaque entretien de Pierre Magnard nous offre les délices de la philosophie. Ce patriarche pétille d’intelligence et de bonté. Mais ne le prenons ni pour un illuminé ni pour un gobe-tout. Au contraire !
Je me suis laissé bercer par sa présentation de son dernier – mieux : plus récent – ouvrage intitulé Penser c’est rendre grâce. Il s’agit de combler l’oubli et de rendre grâce aux rencontres, qui permettent, dans un dialogue d’amitié, d’expérimenter la recherche de la vérité, la mettre à l’épreuve de la rencontre avec l’autre. Mieux encore, Pierre Magnard nous engage à vivre au risque de l’autre, en attente de démenti ou d’agrément.
La difficulté dans cet exposé est qu’il risque d’être obscurci par le prêchi-prêcha obscurantiste des « communicants », professionnels maladifs de la déconstruction nationale. Pierre Magnard ne mange pas de ce mauvais pain. Au contraire, il ne cesse de le rejeter, et ça date de loin.
Cela remonte à son passage à Normale Sup, du temps où Althusser dirigeait ses troupes sur les « autoroutes de la réussite » que Magnard ne craint pas de nommer : le structuralisme, la psychanalyse freudienne revisitée par Lacan, la philosophie marxiste de l’histoire et le rationalisme de Braunschweig.
Le jeune Magnard des années 1950 saura dire non, et répondre à l’appel du chemin, partir à la rencontre de la Vérité, comme ses ancêtres paysans dont le premier geste était la prière matinale, à l’ouverture du premier sillon. Il aime à rappeler que, sur le soc de leur charrue, était gravée une étoile. D’où sa merveilleuse formule : « écrire, c’est marcher à l’étoile. »
Le bonhomme Magnard – qui partage quelques traits avec le grand La Fontaine – évoque son premier poste où professeur de philosophie débutant, il se trouve face à une classe muette. Le premier trimestre passé, déclic : les jeunes gens posent des questions, discutent, ouvrent d’autres portes. Chacun s’applique à fouiller l’autre, au meilleur sens du terme. En même temps que les têtes se font, bien mieux qu’elles ne s’emplissent, la vérité jaillit. Non celle, catastrophique, du jargon du jour, pas plus que le fantasme de l’élève faisant la leçon au professeur châtré par la « pédagogie », mais la vérité née de la rencontre, que chacun pourra poursuivre au long de son chemin, pourvu qu’il y mette ce grain d’amitié semé un jour par ce professeur que j’aurais voulu avoir il y a… bien longtemps. Pierre Magnard prolonge cet épisode. Quand l’inspecteur vient faire le bilan pour la titularisation, il interroge le jeune professeur et lui demande quels furent ses maîtres. Et lui de répondre : « Les voici, ce sont mes élèves ». Stupéfaction ! Pierre Magnard ne cessera jamais d’arpenter ce chemin qu’il doit à Platon et à Aristote.
Mais l’amitié créatrice de vérité peut être fuyante, manquée, tournée en inimitié, créatrice de « blessures inguérissables ». Telles furent celles qui marquèrent sa vie, avec ses « fraternels adversaires » : Gilles Deleuze, Michel Foucault, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida. Un nom les relie : déconstruction.
Pierre Magnard nous rappelle alors la dénaturation de ce concept promu par Heidegger en 1927 dans Sein und Zeit Être et Temps), alors qu’il emploie le terme Abbau, et qu’il le délimite nettement : destruction, opération délicate, à manier avec prudence, pour dynamiser la métaphysique lorsqu’elle semble en panne. Autrement dit, un outil qui ne doit s’appliquer qu’au seul concept de Dieu, afin de chercher Dieu autrement. Dieu devenant celui qui vient, « dédevient », se cherche en nos allers-retours, incite la créature à le poursuivre pour une nouvelle rencontre. Car il faut savoir découvrir le secret originel qui se cache dans le commencement, retrouver nos balbutiements et ce qu’ils cachent : ce qui nous fonde.
Or, les quatre philosophes précédemment nommés ont dénaturé le concept heideggerien en l’amplifiant vers tout ce qui a créé notre monde et notre pensée, afin de les déconstruire. C’est notre mémoire vive, notre être complet qu’ils veulent détruire. Ce qui nous rappelle les heures les moins claires de certains moustachus du siècle précédent. Nous, soyons clairs : abrités derrière un mauvais bouclier de « bonnes intentions d’avenir », ces déconstructeurs sont en fait des destructeurs, à qui le mot Abbau et ce qu’il implique vraiment écorche la bouche. Ils préfèreraient, s’ils l’osaient, celui de Zerstörung, qui, en allemand, implique l’idée d’un anéantissement irréversible.
Pour cela, cet autre philosophe remarquable que fut Jean-François Mattéi les appelait « les voleurs d’étoile ».
Mais Pierre Magnard les remercie : ils l’ont aidé à rester rebelle.
Je vous laisse écouter sa dernière salve en fin d’entretien où vous trouverez en ce nonagénaire un philosophe qui démasque aussi l’actualité.
Pour cela, écoutez l’émission Perles de culture.
Dieu que la vie peut être belle, avec ce jeune rebelle de 93 ans !

