ÉCONOMIE SOCIALE ET HOSPICES PAR L’ABBÉ ORSINI DANS LECTURE DE JANVIER 1844

L’abbé Mathieu Orsini fut célèbre en son temps (1802-1875). Né sous Napoléon 1er, il eut le temps de connaître le numéro III de la famille et un peu au-delà. C’est dire qu’un homme simple aurait déjà eu beaucoup à raconter. L’abbé, tout en ayant été éduqué par le clergé de l’Île de Beauté, fit vite carrière à Paris. Il est décrit comme « littérateur infatigable », prendra sous son aile de nombreuses sociétés philanthropiques et ira jusqu’à soigner des blessés de la terrible défaite de 1871. C’est dire qu’il sait de quoi il parle lorsqu’il commence sa série sur « L’économie sociale, les hospices ». On y retrouvera bien des réflexions qui mériteraient une mise à jour.

J’ai repris ci-dessous sa rédaction publiée dans le recueil Lecture de janvier 1844. J’imagine à peine quels auraient pu être ses commentaires s’il avait eu face à lui, les ravages de la politique prétendue « sanitaire » de nos ingouvernants sous l’empire fétide du Covid.

Quant à sa note sur les arracheurs de dents de cadavres, tout lien avec l’affaire qui devrait secouer une certaine faculté de médecine parisienne ne serait que science-fiction.

Antoine Solmer

L’hôpital est un triste séjour; pourquoi donc, braves gens des classes inférieures, vous abattez-vous sur les hôpitaux comme des nuées de sauterelles ? Vous épuisez, en agissant ainsi, les mamelles saintes de la charité, et vous lui ôtez le pouvoir de procurer aux malades les petites douceurs qui hâteraient leur convalescence, sans parler des morts qu’elle est forcée de laisser sans cercueils, ayant bien assez de pourvoir aux besoins des vivants.

Le mauvais vent de ladversité nous y pousse par les épaules, dites-vous en hochant sombrement la tête.

Pas toujours. C’est quelquefois l’effet d’une nouvelle et dégoûtante plaie sociale qui marque un abaissement sensible dans l’atmosphère de l’honneur du peuple et cela vaut la peine d’une parenthèse.

Il existait jadis parmi les populations morales et croyantes de nos cités, un préjugé infiniment respectable et fort salutaire, qui tenait les avarices de bas étage en respect. C’était imprimer une tache de honte sur soi et sur les siens que d’envoyer son vieux père, sa femme, son enfant à l’hospice. On les soignait chez soi on s’imposait, pour les guérir, d’honorables privations, et le malade entouré d’une famille compatissante. se liait à elle par de doubles nœuds, tandis que la famille elle-même, heureuse et fière de sa conduite, trouvait dans l’approbation de son propre cœur et dans celle des gens de bien, le dédommagement de ses veilles et de ses sacrifices. Ce préjugé qui entretenait parmi les classes laborieuses des sentiments de délicatesse et dhonneur, ce préjugé qu’il eût fallu étayer au lieu de l’abattre, nexiste plus. L’ouvrier qui a des rentes sur l’État ou des fonds à la Caisse d’épargne, mettra, sans rougir, à l’hospice son vieux père dont les forces se sont usées dans de durs labeurs, sa mère qui a mendié, en pleurant peut-être, pour le nourrir dans son enfance, sa femme d’un jour, qui lui a apporté une petite dot; il fera cela par économie, et il aura le front de sen vanter encore !

On a vu pousser lindignité jusqu‘à refuser à ces malheureux, délaissés d’une manière si barbare, jusqu’au lambeau de toile du linceul!… jusqu’aux quatre planches de la bière! ….. Que leur importe, à ces gens économes, que le cadavre de leur père soit livré au scalpel du disséqueur qui le traitera avec la décence et le respect que chacun sait, ou, s’il ne vaut pas l’honneur de l’amphithéâtre, qu’on le jette nu dans la terre, avec la mâchoire fracassée par les outils sanglants du plus hideux industrialisme‘, sans plus de façon qu’un chien mort!

Ces hommes ne sont pas seulement barbares à faire honte aux sauvages des Montagnes-Bleues; ils sont en quelque sorte parricides. II est prouvé que les chances de guérison sont beaucoup plus nombreuses dans la famille que dans les hospices. De compte fait, à Paris, la mortalité des ouvriers pauvres traités chez eux est d’un sur trente, tandis que, dans les hôpitaux, elle atteint le chiffre effrayant d’un sur huit•.

Mais ces parents sans cœur et sans âme ne sont pas les seuls pourvoyeurs de nos hôpitaux; il en est un autre qui les encombre avec un zèle infatigable, et ce pourvoyeur c’est le vice. Qu’on parcoure avec nous ces enceintes populeuses et dolentes qui ressemblent aux faubourgs de la grande métropole des morts, et l’on verra que l’homme n’a pas, dans tout l’univers, de plus grand ennemi que luimême. Il sait que la santé ne se soutient que par les mœurs pures et la tempérance, qu’elle se flétrit plus vite qu’une fleur dans l’atmosphère impure des plaisirs grossiers; que la débauche est semblable à ce célèbre poison-Borgia qui, pour avoir la saveur délicate du vin de Chypre, n’en déchirait pas moins les entrailles; il sait cela et ne laisse pas de marcher à sa perte, sans se préoccuper le moins du monde du danger qu’il court. Et puis, l’heure de la souffrance venue, il s’en prend à la fatalité qui n’est quun mot vide de sens, ou au démon, qui ne l’a pas même daigné tenter, r qu’il était que la chose coulerait de source.

« Les hommes me font tort, disait un jour Satan à un solitaire d’Égypte, ils mettent à ma charge, la moitié du temps, des choses où je ne suis pour rien; ils se blessent à leur propre épée, et crient ensuite à Dieu contre moi; en vérité, ce sont des drôles bien injustes!

Satan ne mentait pas dans ses récriminations, qu’une légende d’Orient nous a conservées; les hommes sont, pour la plupart, des enfants indociles et maladroits qui se tuent faute de prévoyance. Assurons-nous du fait en interrogeant quelques-uns des malades qui s’entassent dans cet hospice, dont toutes les portes sont ouvertes; entrons et édifions-nous sur le motif qui les a conduits là.

L’abbé ORSINI.

Des personnes dignes de foi nous ont raconté les mutilations affreuses que d’ignobles industriels opèrent dans la salle des morts des hôpitaux. On y voit des hommes armés de tenailles et de marteaux, inspecter soigneusement la bouche du cadavre à peine refroidi, et lui arracher violemment les dents pour aller ensuite les vendre aux dentistes. Nous signalons cet abus à l’administration des hospices, sûrs que nous sommes qu’elle y mettra ordre.

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