LA PESTE PORTE D’AUTRES NOMS

RAT NOIR
RAT NOIR

D’UNE ÉPIDÉMIE À L’AUTRE

Beaucoup d’articles et de pensées fleurissent sur ce fumier que fut l’irruption de ce SARS spécial qui fut surnommé COVID 19. Il y a des raisons à cela, mais ce n’est pas l’objet de cet article. Nous avons lu ici et là que les ventes et les lectures de La Peste, un des ouvrages majeurs de Camus, avaient battu des records pendant cette période de confinement.

Mais combien de lectures réelles, raisonnées, enrichissantes, éclairantes, instructives, au-delà de l’effet de mode et d’une pensée magique ? Je pose ici une des questions majuscules de la lecture. Mais nous en discuterons un autre jour.

Alors il est temps de comprendre le double sens du titre (La Peste porte d’autres noms) : car la peste d’Oran – « Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 194., à Oran » – fut une fiction (en réalité 2645 cas de typhus de novembre 1941 à février 1942)[1]. Mais surtout, le mot confinement dont on nous a abreuvés jusqu’à plus soif n’y existe pas. Pas contre l’isolement y est plus que largement mentionné et même décrit. Querelle de mots ? Pertes de vue de la réalité ? Au contraire, retour au réel. Suivons-en les étapes par les extraits suivants.

L’ISOLEMENT DANS LA PESTE DE CAMUS

« Sa femme était assise au pied du lit, les mains sur la couverture, tenant doucement les pieds du malade. Elle regardait Rieux [le médecin].

– Écoutez, dit celui-ci, il faut l’isoler et tenter un traitement d’exception. Je téléphone à l’hôpital et nous le transporterons en ambulance. »

« Il [Rieux] appela encore quelques médecins. L’enquête ainsi menée lui donna une vingtaine de cas semblables en quelques jours. Presque tous avaient été mortels. Il demanda alors à Richard, président de l’ordre des médecins d’Oran, l’isolement des nouveaux malades.
– Mais je n’y puis rien, dit Richard. Il faudrait des mesures préfectorales. D’ailleurs, qui vous dit qu’il y a risque de contagion ?
– Rien ne me le dit, mais les symptômes sont inquiétants. »

« … les familles devaient obligatoirement déclarer les cas diagnostiqués par le médecin et consentir à l’isolement de leurs malades dans les salles spéciales de l’hôpital. Ces salles étaient d’ailleurs équipées pour soigner les malades dans le minimum de temps et avec le maximum de chances de guérison. Quelques articles supplémentaires soumettaient à la désinfection obligatoire la chambre du malade et le véhicule de transport. Pour le reste, on se bornait à recommander aux proches de se soumettre à une surveillance sanitaire. »

« Le même jour, on compta une quarantaine de morts. Le préfet prit sur lui, comme il disait, d’aggraver dès le lendemain les mesures prescrites. La déclaration obligatoire et l’isolement furent maintenus. Les maisons des malades devaient être fermées et désinfectées, les proches soumis à une quarantaine de sécurité, les enterrements organisés par la ville dans les conditions qu’on verra. Un jour après, les sérums arrivaient par avion. »

« À l’intérieur même de la ville, on eut l’idée d’isoler certains quartiers particulièrement éprouvés et de n’autoriser à en sortir que les hommes dont les services étaient indispensables. Ceux qui y vivaient jusque-là ne purent s’empêcher de considérer cette mesure comme une brimade spécialement dirigée contre eux, et dans tous les cas, ils pensaient par contraste aux habitants des autres quartiers comme à des hommes libres. »

« Malgré l’isolement de certains détenus, une prison est une communauté, et ce qui le prouve bien, c’est que dans notre prison municipale les gardiens, autant que les prisonniers, payaient leur tribut à la maladie. Du point de vue supérieur de la peste, tout le monde, depuis le directeur jusqu’au dernier détenu, était condamné et, pour la première fois peut-être, il régnait dans la prison une justice absolue. »

« Car il savait que, pour une période dont il n’apercevait pas le terme, son rôle n’était plus de guérir. Son rôle était de diagnostiquer. Découvrir, voir, décrire, enregistrer, puis condamner, c’était sa tâche. Des épouses lui prenaient le poignet et hurlaient : « Docteur, donnez-lui la vie ! » Mais il n’était pas là pour donner la vie, il était là pour ordonner l’isolement. »

« … le fils de M. Othon [le juge dons le fils va mourir] était tombé malade et toute la famille avait dû gagner la quarantaine. La mère, qui en était sortie peu auparavant, se vit donc isolée pour la seconde fois. »

« La quarantaine, qui au début n’était qu’une simple formalité, avait été organisée par Rieux et Rambert, de façon très stricte. En particulier, ils avaient exigé que les membres d’une même famille fussent toujours isolés les uns des autres. Si l’un des membres de la famille avait été infecté sans le savoir, il ne fallait pas multiplier les chances de la maladie. »

« Mais pour le juge d’instruction, il n’y avait plus de place, sinon dans le camp d’isolement que la préfecture était en train d’organiser, sur le stade municipal, à l’aide de tentes prêtées par le service de voirie. Rieux s’en excusa, mais M. Othon dit qu’il n’y avait qu’une règle pour tous et qu’il était juste d’obéir. »

« Ici, le père Paneloux évoqua la haute figure de l’évêque Belzunce pendant la peste de Marseille. Il rappela que, vers la fin de l’épidémie, l’évêque ayant fait tout ce qu’il devait faire, croyant qu’il n’était plus de remède, s’enferma avec des vivres dans sa maison qu’il fit murer ; que les habitants dont il était l’idole, par un retour de sentiment tel qu’on en trouve dans l’excès des douleurs, se fâchèrent contre lui, entourèrent sa maison de cadavres pour l’infecter et jetèrent même des corps par-dessus les murs, pour le faire périr plus sûrement. Ainsi l’évêque, dans une dernière faiblesse, avait cru s’isoler dans le monde de la mort et les morts lui tombaient du ciel sur la tête. Ainsi encore de nous, qui devions nous persuader qu’il n’est pas d’île dans la peste. Non, il n’y avait pas de milieu. Il fallait admettre le scandale parce qu’il nous fallait choisir de haïr Dieu ou de l’aimer. Et qui oserait choisir la haine de Dieu ? »

«  Vous n’avez aucun des symptômes principaux de la maladie, dit-il [Rieux] à Paneloux [le prêtre]. Mais, en réalité, il y a doute, et je dois vous isoler. »

« … les cimetières étaient désertés. Les autres années, les tramways étaient pleins de l’odeur fade des chrysanthèmes et des théories de femmes se rendaient aux lieux où leurs proches se trouvaient enterrés, afin de fleurir leurs tombes. C’était le jour où l’on essayait de compenser auprès du défunt l’isolement et l’oubli où il avait été tenu pendant de longs mois. Mais cette année-là, personne ne voulait plus penser aux morts. On y pensait déjà trop, précisément. Et il ne s’agissait plus de revenir à eux avec un peu de regret et beaucoup de mélancolie. Ils n’étaient plus les délaissés auprès desquels on vient se justifier un jour par an. Ils étaient les intrus qu’on veut oublier. »

« Mais dans une ville refermée sur elle-même, où rien ne pouvait demeurer secret, personne ne se trompait sur « l’exemple » donné par la communauté. Et pour avoir une juste idée du calme et du sang-froid dont il était question, il suffisait d’entrer dans un lieu de quarantaine ou dans un des camps d’isolement qui avaient été organisés par l’administration. »

« – Nous verrons ce soir, dit Rieux, et il regarda Tarrou en face.
– Et l’isolement, Rieux ?
– Il n’est pas du tout sûr que vous ayez la peste.
Tarrou sourit avec effort.
– C’est la première fois que je vois injecter un sérum sans ordonner en même temps l’isolement.
Rieux se détourna :
– Ma mère et moi, nous vous soignerons. Vous serez mieux ici. »

MÉDITER APRÈS LECTURE

Dès la première citation, le docteur Rieux remarque les particularités cliniques et prononce les sentences médicales : « isoler » et « traitement d’exception ». Il ne se contente pas de l’habituel « garder la chambre », mais utilise d’emblée la notion médico-juridique de l’isolement. C’est seulement en deuxième position que vient le « traitement d’exception ». Son rôle habituel de médecin traitant cède la place à celui de médecin de santé publique. Deux mondes sont en présence. D’ailleurs, le concierge mort, son corps sera isolé.

Nous voyons ensuite le décalage entre le docteur Rieux, médecin de terrain, et le Docteur  Richard, président du conseil de l’ordre, figure plutôt régulatrice, administrative, toujours en retard et cherchant le parapluie préfectoral. Voir le passage traitant de la réunion entre ces deux médecins et le préfet.

Quand le préfet intervient, nous remarquons son double langage : « … les familles devaient obligatoirement déclarer les cas diagnostiqués par le médecin et consentir à l’isolement de leurs malades. » La déclaration obligatoire des maladies contagieuses était et reste du domaine strictement médical. Quant à l’accord des familles pour l’isolement des malades, cela revient à ouvrir toutes les portes du laisser-aller. L’ensemble est encadré de l’appel à la bonne volonté, à la surveillance sanitaire (mot vide de sens).

Ce n’est que dans un deuxième temps que les mesures les plus contraignantes sont mises en place et que les sérums sont en commande, mais en quantité insuffisante. Que penserait-on si des pompiers réagissaient ainsi lorsqu’un incendie est signalé ? Et pourtant, on eut l’idée (qui ?) « d’isoler certains quartiers ». Il n’y a que la prison qui permette une « justice absolue ».

Alors le docteur Rieux se dédouble, mais à quel prix ! Il n’est plus là pour « donner la vie » mais pour « ordonner l’isolement ». Même une mère et un père seront séparés de leur enfant mourant, et eux-mêmes, isolés dans des endroits différents. Et même à la Toussaint, les morts perdent de leur sens, dépassés dans les esprits des vivants, par l’insupportable existence des mourants et des projections et craintes qui s’y attachent.

Survient l’imprévisible, la jeune fille qui guérit contre toute attente, « sauvée contre toutes les règles ». Mais Tarrou, l’ami, le journaliste si vivant est lui-même atteint. Le docteur Rieux, le traite, mais ne l’isole pas. Même le malade s’en étonne. Et nous aussi. Pourquoi ce brusque changement d’attitude de la part du médecin ? Est-ce l’amitié qui prend le dessus sur les consignes ? Est-ce l’intuition que l’épidémie est sur son déclin ? Ou la vocation médicale de base qui est, sinon de guérir, du moins d’apaiser les souffrances ?

CONCLUSION PROVISOIRE

Camus est à relire autant de fois que nécessaire, et plus ! Ce texte en particulier.

Toute relation avec l’épidémie en cours ne serait que pure incidence.

Les rôles de la médecine et du pouvoir sont distribués de longue date et ne sont pas près de changer.

Tous les camps ont leurs traîtres et leurs saints. Mais tous n’en sont pas dotés dans les mêmes proportions.

Attendons la suite avec un certain détachement, et laissons les tambours aux gardes-champêtres, fussent-ils élyséens.

La petite musique d’un grand auteur nous accompagne bien mieux sur notre chemin d’humanité.

[1] https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/237176/WER1714_86-88.PDF?sequence=1

Abonnez-vous à notre lettre d'information et rejoignez les 13 autres abonné·es.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *