
UN TÉMOIGNAGE ÉCLAIRANT
Il faudra peut-être revenir sur ce qui pourrait devenir « l’affaire de la lettre des généraux ». Cette appellation masque la présence des officiers non-généraux, sous-officiers et soldats que je n’oublie jamais.
En attendant, et pour bien montrer combien les valeurs peuvent se trouver dans les grades dits « inférieurs », je veux porter ici le témoignage d’un sergent parachutiste nommé René Collard. Il a été très sévèrement blessé à Dien-Bien-Phu, évacué sanitaire, et repart au combat pour l’Algérie. Il achèvera sa carrière comme capitaine, commandeur de la Légion d’Honneur, décoré de la médaille militaire, officier de l’ordre national du Mérite, croix de guerre TOE, croix de la valeur militaire, croix du combattant volontaire 1939-1945. Un « anonyme » ou presque devant qui bien des « élites » devraient, non s’incliner, mais ramper.
C’est donc un témoignage ancien que j’évoque aujourd’hui. Il date du 26 mai 1957. Il se trouve dans le livre de Georges Fleury : Un para en Algérie[1].
Ancien ! Trop ancien, diront certains. Pensez ! Il y a 64 ans !
Oui, mais c’est justement cette ancienneté qui en fait la valeur actuelle. Pensez bien à ce fameux délitement dont il est question dans « la lettre » ! Pensez à l’éclatement continu de ce qui reste du pays France qui oublie sa grandeur, et la voit chaque jour plus morcelée ! Pensez à la montée en puissance des « communautés » avec le risque d’explosion civile ! Pensez que 64 ans, c’était juste avant-hier, à peine deux générations ! Un monde presque disparu.
Alors, lisez ce témoignage du sergent René Collard, quand les hommes reviennent à Tébessa, après une « partie de campagne » près de la frontière tunisienne.
LA PAROLE EST AU SERGENT COLLARD
« La grogne s’installe parmi les sous-officiers lorsque nous découvrons une note de service signée par le colonel Fourcade accordant à nos camarades africains le droit d’acheter une arme de chasse et de la ramener chez eux en permission ou à leur libération. Me souvenant de nos morts troués de chevrotines, j’estime cette faveur quelque peu déplacée. Au cas où les menées nationalistes gagneraient le Sénégal, pourquoi certains de nos amis d’aujourd’hui ne retourneraient-ils pas contre nous leurs armes achetées en Algérie ?
Venant ajouter encore à notre trouble, le général Delteil, inspecteur-général des troupes coloniales, vient nous faire un speech sur l’amalgame des Africains dans notre régiment. Nous n’avons pourtant pas besoin de ses tirades démagogiques, car le racisme n’a pas sa place chez nous. L’amalgame qu’il prône s’est en effet réalisé tout seul et, mis à part le comportement regrettable de quelques flemmards invétérés, nous n’avons qu’à nous louer du renfort Sénégalais.
Comme moi surpris, les autres sous-officiers grimacent en écoutant le visiteur étoilé.
–– Vous avez la chance de recevoir parmi vous des Africains proclame-t-il en effet. Grâce à leur courage et à leur capacité au combat, ils vous apporteront un plus. Ce sont les meilleurs d’entre eux qui sont venus combattre avec vous. Je tiens, dès maintenant à les féliciter pour leur volontariat et je saurai, le moment venu, les récompenser. L’amalgame est pour vous l’avenir, un atout de plus pour vaincre la rébellion. Je tiens à ce que cette expérience continue et réussisse.
J’échange un regard navré avec les autres sous-officiers. Sans se soucier notre trouble le général poursuit sa leçon de morale.
–– Si certains d’entre vous ne veulent pas s’adapter, ils n’ont qu’à partir ! Je vous annonce d’ailleurs des mutations. Certains rejoindront bientôt des unités paras ou non paras. Il y a trop de cadres dans votre unité ! Il va falloir laisser des places à vos camarades venus d’Afrique noire pour nous aider. Ils ont toute ma confiance et peuvent compter sur moi pour faciliter leur intégration.
Et, à notre seule attention, il conclut :
–– Je pense mettre bien fait comprendre !
Il s’est bien fait entendre le général. Si bien même, que son discours édifiant nous a tous abasourdis. Les Africains, eux, ont de bonnes raisons de pavoiser. Devenant soudain suffisants, ils nous dévisagent, goguenards. Dans cette ambiance si vite devenue délétère, il était prévisible qu’une bagarre éclatât. C’est ce qui se passe en fin d’après-midi à notre popote de compagnie ou quelques sous-officiers africains affirmaient bien haut que, désormais, la Coloniale c’était eux seuls ! Et que l’Indochine, Diên-Biên-Phu surtout, ne devaient plus être des références
Après l’algarade, nous décidons de dormir avec nos armes à portée de main, au cas où. Mais une alerte nous attire heureusement dans le djebel et nous oublions nos soucis en crapahutant deux jours sur les traces d’une bande fantôme.
Sitôt rentrés de l’opération de routine, le colonel Fourcade ordonne une enquête sur les grotesques incident provoqués par le discours du général Deltheil. Il nous sert un nouveau speech sur les bienfaits évident de l’amalgame des Africains, promet des sanctions sévères aux fauteurs de trouble et réclame à chaque sous-officier de notre compagnie un compte-rendu des faits. […]
Dans son compte-rendu, le sergent Collard ajoute qu’il a « nettement entendu le sergent One Thot crier à [leur] intention :
–– Vous n’êtes pas plus forts que nous ! Ce n’est pas une gloire d’avoir fait Diên-Biên-Phu. Vous y avez été vaincus.
Le sergent One Thot n’ignorait pas que plusieurs d’entre nous ont été blessés là-bas et prisonniers des Viets. Nous avons donc ressenti ses propos comme une insulte. »
INTERMÈDE AGITÉ
Une bagarre s’ensuit, au cours de laquelle le sergent One Thot semble calmé, mais prend un couteau, est désarmé, revient avec une grosse pierre, menace et plus spécifiquement déclare à un sous-officier :
« Avec ton grand nez, tu ressembles à un singe. »
Ici, il faut comprendre cette épithète de « grand nez ». Ce n’est pas une simple offense. C’est une référence implicite à la révolte de 1945 en Indochine, lorsque les mutins, en pleine nuit et sans lumière, palpaient les visages des gens. Les « longs nez » européens étaient exécutés.
DE NOUVEAU LE SERGENT COLLARD
« L’ambiance du régiment ne s’améliorant pas, nous attendons les décisions du colonel qui a confié l’enquête au sous-lieutenant sénégalais Sissoko et nous quittons Tébessa dans la nuit du 28 mai en direction de Morsott. »
EN GUISE DE CONCLUSION MOMENTANÉE
Je ne ferai pas l’insulte à mes lecteurs de croire qu’ils n’ont pas compris la gravité de ces souvenirs.
Ils auraient pu tomber dans l’oubli, et même mieux dans la poussière des jours enfuis. Mais ces jours reviennent.
Aujourd’hui, combien de « général Deltheil » ? Combien de « colonel Fourcade » ? Combien d’incapables de comprendre ce qui se passe vraiment ? Combien de petits doigts sur les coutures de pantalons, à peine frémissant de toucher les dividendes de leur obéissance, oubliant au passage la différence avec la servilité ?
Alors le devoir d’écrire existe, non seulement pour commémorer les morts qui nous ont défendus, mais pour clouer à notre pilori moral les incompétents, trop compétents dans la destruction, et la déconstruction de l’histoire de ce pays. Que le président Macron se rassure ! Il n’est pas seul à se lancer sur cette piste. Il a avec lui la lie de la nation. La lie des « élites » et des zélotes. (Bien entendu je ne confonds pas le sens actuel du mot avec son sens originel).
Mais qu’il ne se rassure pas trop quand même. Il a contre lui, une lettre, une toute petite lettre, et de plus en plus de lettres et d’écrits, et de cris. Que celle-ci s’ajoute à la pile, pour que la sienne s’écroule.
[1] Éditions Grasset et Fasquelle, 2000, p. 144 et suiv.

