L’INTELLIGENCE DE LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN

BLANQUETTE ET SES AMIES

 

Je ne ferai pas l’injure à mes lecteurs de leur raconter le célèbre conte d’Alphonse Daudet. D’autres l’ont fait mieux que moi. Vous pouvez chercher sur Internet.

Mais rassurez-vous, je vous reparlerai de Blanquette – car tel était son nom – en fin d’article.

LES DIFFÉRENTES FACETTES DE L’INTELLIGENCE

Dès qu’on parle d’intelligence, l’idée s’impose de la mesurer, et la première idée qui vient à l’esprit tourne autour du quotient intellectuel, ou test du QI. En réalité Alfred Binet, l’un des célèbres chercheurs français qui ont travaillé sur ce problème, s’inscrit dans une démarche qui a mobilisé bien des intelligences au début du XXe siècle. L’Allemand William Stern, en avait donné lui aussi sa version.

Il y eut des discussions nombreuses, des tiraillements, même – car les savants ont leurs coquetteries de jeunes filles – si bien que Binet, à qui l’on posait pour la centième fois la question inutile de savoir à quoi correspondait son test, aurait déclaré, mi-figue mi-raisin : « L’intelligence, c’est ce que mesure mon test ». On imagine que le journaliste de l’époque a dû s’en étrangler, au point de ne pas avancer la fameuse question : « Mais concrètement… ? » par laquelle cette profession veut démontrer « son » intelligence.

Mais passons ! La psychométrie a fait beaucoup de progrès, c’est-à-dire qu’elle a multiplié les tests, qui se trouvent tous sous une forme plus ou moins équivalente, selon qu’on teste un facteur G (d’intelligence générale) ou différentes facettes de notre intelligence en se penchant plus (si possible) sur des caractéristiques particulières échappant au contexte socioculturel.

Autrement dit, on prend les mêmes, on ajoute sa sauce, et on recommence.

D’où, La Chèvre de Monsieur Seguin. Mais pas encore ! Patience !

IL EXISTE DES INTELLIGENCES SANS INTELLIGENCE

Le titre de ce paragraphe paraît confus. Alors, débrouillons-le !

Nous avons tous fait l’expérience de personnes qui semblent atteindre des niveaux d’intelligence majuscules, mais qui, dans la vie réelle se débrouillent « comme des manches ». Tel qui danse avec les équations différentielles ne sait pas faire un démarrage en côte ; tel autre tout aussi pétri de science, voudrait vous persuader d’apprendre à voler aux oiseaux, sans oublier la fameuse histoire du professeur de philo qui ne savait pas nager ; et la liste s’allonge autant qu’on peut la suivre.

Par contre, tel ouvrier qui n’a peut-être pas dépassé une classe moyenne trouve toutes les astuces pour réparer un toit, tel autre est un as du béton, ou du plâtre (ça se perd), tel autre mécanicien, réussit à contourner les difficultés posées par certaines fonctions numériques d’une voiture « intelligente » (cas vécu), etc. Telles sont les intelligences de la vie pratique, sans lesquelles nos existences seraient très souvent en panne, si stratosphérique soit notre QI.

C’est sur une forme particulière d’intelligence de vie que j’insisterai.

C’est bientôt ton tour, Blanquette !

L’INTELLIGENCE ANIMALE

Ici, je n’entre pas dans les discours de la « mémère à chats » dont Minou « comprend tout », immédiatement reprise par le « papy à chiens » que Médor stupéfie par son esprit astucieux.

Je n’entrerai pas non plus dans le combat douteux des antispécistes qui me donneraient envie de raboter quelque peu certaines parties de l’espèce. Je vise beaucoup plus haut. Je vise l’intelligence animale, en la séparant immédiatement en intelligence de la vie animale carnivore, et intelligence de la vie animale herbivore. Nous passerons sur l’intelligence de la vie animale omnivore, qui ne ferait que brouiller les cartes. Vous comprendrez pourquoi.

L’INTELLIGENCE DE VIE DES PROIES HERBIVORES

Les herbivores sont essentiellement des proies. Leur intelligence fondamentale consiste à trouver le lieu de leur régime particulier, et de ne pas y rencontrer leurs prédateurs. Car, dans ce cas, les choses se gâtent. Et, sauf exception (éléphant, buffle, etc.) le salut de l’herbivore tient à son intelligence du terrain qu’il appliquera, selon le cas, à se cacher ou à esquiver, ou à fuir.

Il s’agit de ne pas se tromper, sous peine de sanction immédiate. L’herbivore le plus vieux du troupeau a prouvé son intelligence de vie. Peut-être aussi sa chance… Mais, avoir de la chance fait peut-être partie d’une intelligence de la vie ?

L’herbivore vit souvent en troupeau, lequel lui procure une relative protection statistique (le prédateur ne peut pas tous les manger) ou un destin quasi-certain (les plus jeunes, les moins rapides, les plus faibles, les plus vieux).

L’herbivore est bien adapté à ces conditions : son champ visuel plus large, ses sens auditifs plus aiguisés, ou son adaptation à des terrains acrobatiques, etc. Sa course est dirigée vers l’avant, vers un refuge, avec plus ou moins d’esquives.

Blanquette et ses amies ont donc une intelligence de vie sociale plus développée… par la force de leur destin. Nous parlions de la protection du groupe, mais aussi de la nécessité de donner la vie, pour éviter l’extinction de l’espèce.

Une intelligence que bien des humains semble perdre. Nous y reviendrons.

L’INTELLIGENCE DE VIE DES PRÉDATEURS CARNIVORES

Je ne parlerai pas ici des charognards et de leur nécessaire fonction d’évacuateurs, mais bien des prédateurs en général. Et, puisque Blanquette est dans l’affaire, des loups.

Leur intelligence vitale est « complémentaire » peut-on dire de celle de leurs proies. Là où celles-ci jouent la longue course, ceux-ci jouent la surprise et la course rapide, mais plus brève, par l’arrière ou par les côtés, avant un bond final. Aux champs visuels élargis des proies s’opposent ceux, plus étroits, des prédateurs, etc.

S’ils chassent en meute, c’est que le prédateur, laissé à sa solitude, risquerait trop vite, la mort par inanition. Fin bien moins flamboyante que dans un combat de chefs.

Exemples et contre-exemples possibles sont du domaine des spécialistes, hors de propos ici.

L’essentiel de l’intelligence vitale des prédateurs est de ne pas mourir de faim, donc, de ne pas tuer pour rien, et d’avoir juste assez de petits pour assurer le renouvellement de leur espèce, et aussi celle de leurs proies.

ET NOUS ALORS ?

La preuve que je ne suis pas un spéciste acharné : si humains et fiers de l’être (?) sommes-nous, nous sommes systématiquement organisés en prédateurs et en proies.

Les prédateurs, vous les connaissez. Ils chassent en meutes, en groupes de pression, en partis politiques, ils tendent des pièges, racontent leurs « salades » (un comble), sont toujours à l’affût de la bonne affaire, en font leurs « choux gras » (encore un comble), reviennent inlassablement sur les marchés, distribuent leurs bouts de papier, font des promesses, se déguisent en bergers. Et ça marche !

Les proies, j’espère que vous n’en faites pas trop partie. Toujours à se faire sonder, à lire les mêmes journaux mainstring (ficelle au milieu) qui leur « bourrent le mou », dont ils redemandent, à moutonner selon les directives du Maître Panurge du moment, à se croire hors d’atteinte, à bêler en groupe, et à se laisser transformer en viande du jour… des élections, et à recommencer à tirer le diable par la queue.

C’EST TOUT ? C’EST SANS ESPOIR ? ET BLANQUETTE ?

Blanquette, c’est la petite chèvre de Monsieur Seguin. Elle en crevait de l’étable où elle se faisait traire chaque soir, où elle allait donner des chevreaux qui disparaîtraient en cocotte, en sauté, en gigot, au four, avec ou sans moutarde, haricots et autres accompagnements dont Blanquette avait trop entendu parler.

Alors, elle a saisi l’occasion, la fenêtre ouverte, la montagne, la fraîcheur du soir, la liberté, la vraie vie. Et même le loup. Car il n’y a pas de vraie vie sans mauvaise rencontre.

Alors, elle a combattu, de toutes ses forces, avec ses cornes, avec sa vitesse, avec sa fierté. Ah ! Si d’autres chèvres l’avaient accompagnée ! Qu’aurait fait le loup, encadré par des dizaines de Blanquettes, des vingtaines de cornes, des centaines de charges furieuses ?

On a oublié le nom du loup. On oubliera Macron et sa clique.

On parle toujours de Blanquette. Elle nous donne une leçon de courage.  L’histoire retiendra le nom des Gilets Jaunes, et peut-être même un autre nom.

Peut-être… s’il prend le chemin de la montagne, avec beaucoup de Blanquettes…

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2 réponses sur “L’INTELLIGENCE DE LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN”

  1. Quelle belle allégorie, si poétique !
    On aimerait parfois que la vie soit une histoire que l’on raconte aux petits, qui écoutent avec espoir et confiance…

    Las ! Notre homme politique, embardé dans l’espoir et la confiance (nous sommes tous des animaux politiques), se réveille d’un seul coup ; il comprend que les menaces sont pour lui et qu’elles sont réelles.
    Il ne peut plus chanter “allô maman bobo, j’suis pas beau” (Alain Souchon).
    Il aimerait pourtant aller cueillir quelques brins de fleurs, de ce qui reste encore – avant que la Terre n’irradie ; ou ne saute, ça peut se faire !

    Car nous sommes arrivés dans une ambiance non seulement de fin de siècle, mais de fin du monde !
    Je dors mal…

    1. Cher Noël,

      Mal dormir en ces temps de mal-vivre, mal-penser, mal-agir (le tout “en même temps”) ne peut être que la réponse d’un organisme sain comme marqueur d’une société malsaine.
      C’est la punition du bien-pensant, une sorte de signal d’alarme qu’on est seul à entendre. Il n’y a plus de conducteur dans le train (il est “en même temps” chef de gare et voyageur sans billet).
      Seule réponse, écrire et faire savoir. Il reste peut-être quelques vivants dans le train des fantômes.
      Courage !

      A. S.

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