
Partis de la place de Catalogne où personne ne voulait la « cogne », on n’était pas des veaux, rue Froidevaux, ni des porcs à Port-Royal. Qu’on se le dise dans la véranosphère, là où que ça sent son crade à mille lieues, et même son crade dingue quand on jacte des Français. Forcément, bafouiller dans son masque, ça dégage des relents d’œsophage, ça repousse du goulot, ça remugle là-dedans. Même que ça empoisonne l’atmosphère. Atmosphère ? Arletty la gouailleuse, j’l’entends déjà. « J’l’ai jamais redit depuis l’hôtel du Nord, et on m’le colle s’ul dos tous les quat’ matins. J’te jure. J’en veux plus ! Crotte ! »
L’a raison la môme. Riquiqui, dépassée, l’atmosphère ! Jusqu’à l’élysosphère que ça schlingue, et dans la stratosphère. Ouai ! La stratosphère ! Faut pas mégoter. La folie des grandeurs, on l’a ou on l’a pas. Moi j’suis pour ! Enfin, quoi ? Faut du panache à Paname, faut d’la mousse, hors d’la cambrousse, le bonhomme, le vrai, le dur, ça doit faire son quintal, et pas de saindoux. Sinon, ça reste du freluquet, et ça travaille au coup d’vice, le gringalet grincheux.
Non ! Moi j’suis pour le franc jeu. Là où qu’on abat cartes sur table, là où qu’y a la mise, la remise et tout l’saint frusquin. Comme à Froidevaux, pas des veaux, j’te dis. Enfin, d’ce côté de la chtrasse. Parc’que, d’l’autre côté de la muraille, c’est plutôt d’la viande froide. Y’a du beau linge, j’te l’accorde… celle du pendu… Ben quoi ! Va pas en faire une pendule ! Un p’tite calembredaine, ça décoince les estogommes, faut voir. Oui, du beau linge. Y’a l’petit bigleux – j’y oublie son blaze – avec sa greluche, la Castor, Momone qu’elle se faisait beau voir. Y’a l’autre qui cramait les biffetons, l’a fini par se guinzbarrer pour de bon, et pis d’autres, Guitou de Beaumassant, et un poulet, ou presque, qui jouait au commissaire Magret. L’a fini par se faire canarder, comme tout l’monde.
En attendant, nous, on marchait. Soleil de plomb. Ça m’rappelait Biribi, les bats d’Af, le bon temps, quoi ! Enfin, presque. Faisait tellement chaud, pressés qu’on était, et pas un pet de vent pour éponger la sueur. Alors, les p’tits malins y z’ont sorti des grands tire-jus. À savoir où ils les avaient fourgués. Et puis, pas d’la cotonnade de chez Tati, non ! De la bariolade. Avec du bleu, et du rouge. On aurait dit le drapeau du pays. Enfin, je crois. Pis y’en avait avec des croix, des couronnes, des couleurs ben étranges. Ça sortait des temps d’avant, j’pense. Y’avait des écrivailleurs aussi. Tout plein. Toutes les minutes ils apprenaient à lire, ces retardés. Comme ils savaient pas bien, ils répétaient. J’ai fini par comprendre : LI-BER-TÉ !
Ça m’a rappelé l’bon temps. Vu qu’on était pas loin d’la Santé, où qu’j’ai tiré 18 marqués. LI-BER-TÉ que je rouscaillais en même temps que j’sciais un barreau avec la lime à ongles qu’elle m’avait filée, la Francine, ma copine de l’époque. Mais elle avait pas les ongles assez durs. La lime a cassé. À la sortie, la danse que j’lui ai mise. Une lime à ongles. Moi j’voulais du costaud, du réputé. Ah ! Les femmes. Sorties de leur trousse à maquillage…
Donc, je disais que les potes autour, y z’apprenaient à lire. Et pis, ça chantait : « ton passe, on n’en veut pas ! » Ah ! Les caves ! Moi, j’ai travaillé avec des passes. Encore heureux qu’on en trouve, et aussi des rossignols et des pinces-monseigneurs, pour quand ça résiste. Les lourdes, faut qu’ça laisse entrer les honnêtes travailleurs. Alors moi j’y ai dit à un zigue qui s’trimballait avec moi : « Si t’en veux pas, d’ton passe, file-le-moi. J’sais y faire. »
Y m’a zieuté d’un drôle d’air. Et il est parti à s’gondoler. On l’arrêtait plus. J’ai cru qu’y piquait une crise, qu’il allait calancher là, comme ça, sur l’carreau. On l’aurait jeté d’l’aut’ côté du mur. Y s’est remis. « Y veut un passe ! Y veut un passe », qu’il a gueulé. Y en a, ils ont tapé de l’index sur la calebasse. On a continué à marcher.
N’empêche ! C’étaient des braves bougres. Les bourgeoises aussi, elles y allaient, à la goualante. Fallait voir, et surtout, fallait y entendre. Moi j’dis, 6000 qu’on était. Au moinsse. Je sais compter. Imagine. Les 660 mètres de la rue Froidevaux. Par lignes de 10 à 12, séparés d’un petit mètre. J’en rêvais. Au moins 6000 portefeuilles à tirer. Pour moi tout seul. J’aurais pu sortir combien de pèze ? J’sais pas. Y en avait des fauchés, des pue-la-sueur, et aussi des nantis, des gars d’la haute, et même des bons pères de famille.
Finalement j’ai rien chouravé. J’ai pas pu. Tous ces gars, toutes ces donzelles, avec leurs drapeaux, avec leur chansons, leurs bons sentiments, crois-le ou pas, à la longue, y m’ont fait chaud au cœur, encore plus chaud que ce fichu cagnard. Finalement, ç’aurait pu être des potes, des frangins, des frangines. Des gars bien, finalement. Y’en a partout. Je vieillis, je crois.
S’y refont du folkore, je m’dis comme ça, je reviendrai.


Bravo pour ce style superbe et réjouissant, Monsieur Solmer ! Votre second moi s’exprime sans doute, grâce à la distanciation donnée par ce mélange très réussi de Céline, Audiard, Henri Charrière (Papillon) et d’autres que je ne connais pas ; avec peut-être, malgré la gaîté, une pointe de tristesse – cf. le romancier des Hauts murs, Auguste Le Breton.