MADAME DUPONT

APPEL URGENT
APPEL URGENT

Le docteur Erkélétyan était un cardiologue fort apprécié. Aujourd’hui à la retraite, il n’oublie pas certains souvenirs. Forcément, après une longue carrière…

Cette histoire pourrait arriver à bien des gens. Mais ce n’est qu’un cas isolé, aussi rare, qu’une thrombose, diront les « élites ». Oui, un cas. Mais imaginez qu’il en ait une épidémie.

Allons ! Vous n’y pensez pas !

Mais lisez plutôt…

 

Nous sommes en 2014. Madame DUPONT, coronarienne connue de 73 ans, est chez elle et elle ressent depuis quelques minutes une forte douleur thoracique. Son cardiologue, qu’elle n’a pas vu depuis deux ans, date à laquelle il avait encore le droit de la recevoir, l’a prévenue qu’en cas de douleur, elle devait prévenir sans délai, la rapidité de la prise en charge conditionnant le pronostic.

Elle s’assied donc devant son ordinateur qu’elle allume puis elle attend que le groupe de démarrage ait fini son travail et qu’il devienne opérationnel.

Elle se connecte au site de l’Assurance-Maladie, après de longues minutes pendant lesquelles elle voit un sablier se vider et la phrase « veuillez patienter » clignoter au milieu de l’écran, la voilà devant la page d’accueil du site.

Celle-ci lui réclame son login (comprendre identifiant) puis son mot de passe. Pas de chance, elle l’a oublié. Heureusement : la phrase de secours « mot de passe oublié » figure en bas de l’écran, alors elle clique dessus croyant qu’on va lui donner, mais elle obtient la réponse : « votre mot de passe, POUR PLUS DE SÉCURITE, va vous être envoyé par courrier dans les jours qui viennent ».

Alors malgré sa douleur, elle va dans sa chambre fouiller les placards et elle finit par retrouver son mot de passe. Elle remplit la case, mais elle voit apparaître « attention, la touche des majuscules est enclenchée », alors elle recommence.

Miracle, ça marche, elle est reconnue automatiquement, sexe, âge, traitements suivis (pardon : traitements remboursés, la liste est donc plus courte). On lui demande de choisir un médecin. Elle clique sur« médecin » mais cette fois, on lui demande : « généraliste » ou « spécialiste ». Elle choisit spécialiste, puis cardiologue. On lui demande ses symptômes avec renvoi à un index situé dans« l’aide ». Là, elle doit choisir dans la liste. Comme elle a une douleur thoracique, elle cherche ces deux mots, mais elle ignore que le symptôme listé est « précordialgies », alors elle coche « Autres ». L’ordinateur lui répond qu’en raison du grand nombre de diagnostics possibles, la réponse est sujette à caution, et lui demande si cette réponse l’a fait avancer dans la résolution de son problème : oui (terminer) ou non (retour). Pour en finir, elle clique sur « oui » et se trouve devant un écran lui suggérant une ordonnance avec le traitement, uniquement des génériques, qu’elle doit éditer puis choisir une pharmacie et donner son numéro de CB. Elle s’exécute et apprend que son traitement pourra être retiré dans un point-relais, la station d’essence située à 1 km de chez elle, dans 72 heures en raison d’un stock indisponible.

Alors, comme elle a toujours mal, elle se dit qu’il serait préférable de téléphoner au numéro de son Assurance-Maladie. Après avoir écouté la musique de bienvenue, puis la phrase lui indiquant que cet appel lui serait facturé 1 euro la minute et que si elle rappelle, elle pourra éviter tout ça en appuyant sur étoile, voilà qu’on lui demande d’entrer son numéro de Sécurité Sociale, après quoi on lui précise que « pour mieux vous servir, cet appel est susceptible d’être enregistré ». Puis « après le bip, dites à haute voix ce qui ne va pas ». De plus en plus essoufflée, elle murmure ce qui la tracasse puis elle entend le bip, alors elle recommence, mais sa voix ne porte pas tellement elle souffre de l’infarctus et de l’œdème pulmonaire qu’elle est en train de faire. Alors la voix lui dit : « Désolé, nous n’avons pas compris le motif de votre appel, pour retourner au sommaire tapez dièse ». Puis, « pour appeler le SMUR, faites le 3. En raison du grand nombre d’appels, nous ne pouvons donner suite à votre demande. Veuillez renouveler votre appel ultérieurement ». La communication est coupée. Tant pis, de toute façon, Madame DUPONT est décédée.

Quand il la trouvera, Monsieur DUPONT refera le même parcours pour appeler les pompes funèbres, il n’oubliera pas d’aller à la station-service récupérer les médicaments commandés dont le montant a déjà été débité sur la CB. Peut-être qu’ils pourront lui servir prochainement.