
L’article précédent prenait en compte le temps dans une de ses unités que nous avons réduite jusqu’au milliardième de seconde, et comparée à notre mesure du temps solaire. Nous aurions pu faire mieux – ou pire – en nous transportant vers un astre de notre système, ou de notre galaxie, ou d’une autre, en ajoutant au problème la durée nécessaire au transfert des informations.
De cette folie apparente – seulement apparente – il apparaît que l’instantanéité est une vue de l’esprit, que celui-ci relègue au rayon des quasi-impossibles.
Cet article se positionnera dans une durée déterminée.
ACTE 2 : EN MÊME TEMPS, DANS LA DURÉE, VERSION 1
Nous avons organisé une course durant une heure. Les chronomètres sont synchronisés, les coureurs sont des sportifs accomplis de niveaux équivalents, dans leur forte jeunesse. D’ailleurs, ce sont tous des finalistes. Il va y avoir du sport.
Seule différence par rapport aux courses classiques : il n’y a pas de ligne d’arrivée fixe. Chacun d’eux devra courir pendant une heure et stopper à l’heure pile. Le vainqueur aura parcouru le chemin le plus long. Les autres s’échelonneront selon la distance parcourue, jusqu’au dernier. Bien entendu, toutes les précautions sont prises pour éviter les erreurs ou les tromperies. C’est parti !
PENDANT LA COURSE
Une heure, c’est long. Chacun va jouer « sa course ». Tel préfère les départs foudroyants, pour impressionner les adversaires. Tel autre se réserve pour le rush final, et tous les intermédiaires existent en fonction du parcours, des forces de chacun, des imprévus, etc.
C’est dire qu’à chaque foulée, les coureurs peuvent changer de tactique. Ils pensent, chacun en soi-même. Ils prennent en compte leurs derniers résultats, l’expérience engrangée lors des courses et entraînements précédents, leur super-forme, ou leur méforme du jour. Ils tentent de comprendre et de surprendre leurs adversaires. Ils supputent leurs capacités pour le temps restant.
En fait, chaque pas les amène à se plonger dans leur passé, à estimer leur futur (non seulement celui de cette course, mais aussi celui de leur carrière à venir), et à synthétiser l’ensemble dans leur présent.
L’un a dramatiquement besoin d’une victoire, alors qu’un autre se contenterait d’une deuxième place pour démontrer sa progression, en se ménageant pour la prochaine réunion. Examinez tous les cas de figure : on en revient toujours à ceci que dans cette même durée d’une heure, le passé, le présent et l’avenir de chacun se joue et se colore en sombre ou en clair, et peut-être même plusieurs fois dans la course.
Ici le « en même temps » de la même durée, démontre une fois de plus sa fausseté.
ACTE 2 : EN MÊME TEMPS, DANS LA DURÉE, VERSION 2
Une nouvelle course est organisée, dans les mêmes conditions, mais avec deux groupes différents partant au même coup de révolver.
Le premier groupe est constitué des coureurs précédents. Le second est recruté parmi d’anciens coureurs d’une soixantaine d’années.
C’est parti !
LES JEUNES
Dans le groupe des jeunes, Les stratégies précédentes peuvent rester inchangées. Sauf que certains pourraient vouloir prendre leur revanche, et que des premiers pourraient vouloir les en empêcher. Toutefois, même à stratégies apparemment semblables, il s’agit d’une nouvelle course, qui dans le même temps (même durée) sera différente.
De plus, il n’est pas certain que les stratégies évoquées précédemment restent inchangées. Ils ont montré leur savoir-faire. La présence des « vieux » peut les ralentir, en modifiant leur perception du parcours, ou parce qu’inconsciemment, ils n’osent pas faire exploser leurs capacités devant des vaincus d’avance. Peut-être se voient-ils quand ils auront « déchaussé leurs pointes ? »
Encore une manière de ne pas jouer la même course, dans le même temps-durée.
LES VIEUX
Quant au groupe des vieux, les questions posées sont plus larges. Arriveront-ils au bout de l’heure ? Sont-ils tous revenus à l’esprit de compétition de leurs jeunes années ou prennent-ils la chose « à la rigolade » ? Encore que, leur état d’esprit peut-il changer pendant la course ? Quel type de bilan de leur vie sportive font-ils à chaque foulée ? Et même, est-ce bien sérieux de « tenter le diable » ? Les muscles répondent mal, les tendons sont endurcis, le souffle n’y est plus, et que penser des risques cardiaques. Leur vie est en jeu, peut-être plus qu’elle ne l’a jamais été.
En conclusion, ce groupe évolue en pensée dans des espaces de temps plus longs, alors que le même temps-durée semble les réunir.
CONCLUSION : « EN MÊME TEMPS » ? VRAIMENT ?
Si cet exemple sportif ne vous convient pas, imaginez-en d’autres, au travail, en voiture, à vélo, en simple promenade. Des conclusions équivalentes s’imposeront.
Sauf, bien sûr, si vous êtes tous devenus des robots interchangeables… à obsolescence programmée.
Une fois de plus le « en même temps » n’est qu’une formule réductrice, aveuglée et aveuglante, qui n’a pas fini de nous étonner.
Et pour vous détendre, voyez ou revoyez La Solitude du coureur de fond, film de Tony Richardson paru en 1962.
(À SUIVRE)

