COMMENTAIRES SUR « D’ŒUVRE EN GRAND ŒUVRE »

PAS DANS LE DÉSERT
PAS DANS LE DÉSERT

Je ne peux qu’encourager tout lecteur intéressé par ce thème à lire et méditer le commentaire laissé par Noël Pomin sur l’article cité par ce titre. Il y évoque quatre temps essentiels : ceux du testament, de la vie au monde, du relais des consciences, et des petits pas.

L’ennui d’un commentaire intelligent et riche, est qu’il devance – au risque de le dévier – le texte basique qu’il accompagne. Cet ennui n’est qu’un ludion entre litote et euphémisme, plus justement, un petit mensonge littéraire. Faisons semblant de nous raidir pour mieux montrer à quel point nous cheminons de conserve. Donc, point de déviation, mais enrichissement, tant des écrits que des mains qui les ont momentanément lancés. Commentons donc en relance ce compagnon, en remuant les cartes.

Je commence par l’œuvre de vie, telle que Noël la magnifie par la fonction féminine – n’oublions pas son prénom – prise entre le futur abandon du petit « œuvré » et l’omniprésence du grand « œuvreur ». (Opérateur sonnait mieux, mais négligeait la redondance des sons). C’est, révérence parler, la grande question de l’œuf et de la poule. (J’aurais pu trouver une autre image, mais faire se hérisser les cheveux de quelque féministe endiablée est un plaisir expérimental auquel un homme classique ne peut résister). Soyons sérieux ! D’ailleurs, c’est lui, mon commentateur qui a commencé ce jeu. Lorsqu’on s’appelle Noël Pomin, si l’on accepte le Noël créateur, il ne faut point rejeter le Pomin, vraiment proche de la pomme par laquelle grand-mère Ève a montré sa défaillance qui est souvent la nôtre, comme le chantait Julien Clerc. Bref, chacun défaille ici-bas, et pourquoi pas le créateur, puisqu’il nous a créés « à son image », c’est-à-dire comme une mauvaise copie. Ainsi, si le reste de la nature est beau par création, rien ne dit que nous le soyons. Bonne et horrible question à la fois. Moi qui avais la prétention stupide, « hominienne » de me trouver beau (référence à Serge Lama), je me sens envahi d’un fort doute par rapport au chimpanzé moyen.

Entre ces deux pôles des mystères, de l’éternel petit féminin au majuscule incréé, s’étend l’infini de nos œuvres, lesquelles tendent elles-mêmes du zéro à l’infini. Un infini empli de fini et d’infini : univers fractalisé et nous-mêmes pris dans ces tourbillons chaotiques. L’avenir mordant la queue du passé, à moins que l’inverse ne soit aussi vrai.

Je reviens aux petits pas de Noël, qu’ils soient physiques, terrestres, ou intellectuels, aériens. Eh quoi ! Qui nous interdit les grands sauts, et même les envolées, jusqu’aux délires fracassants ? Que diantre, si « images » soyons-nous, qui nous interdit de tenter de combler l’espace qui nous sépare de l’original ? Et s’il nous est démontré que nous ne le comblerons jamais, qui interdirait aux petites filles de sauter à la corde, et aux petits garçons de jouer à la guerre, et aux rêveurs, aux prophètes, aux marcheurs de lumière et théologiens de s’enflammer, certains au figuré, d’autres au propre, plus ou moins volontairement ? Osons dire que nos petits pas sont grands dans l’humanité et plantons notre drapeau, aussi, sur l’astéroïde B 612 du Petit Prince, même si, une fois de plus, le serpent nous guette. Quant à leur valeur morale, sachons d’avance qu’elle sera oubliée par la majorité, et que la bêtise humaine les enveloppera dans ses vastes plis, tantôt pour les discréditer sans raison, tantôt pour les valoriser sans savoir. Ainsi va le monde. L’œuvre est à jamais mystérieuse dans toutes ses dimensions. Elle nous dépasse ou nous enfle.

Restent les parages inquiétants de la Vieille femme hideuse qui hante nos chemins et veut ses quelques livres de chair. Alors, le testament, oui ! Mais pas son image dévaluée en dossiers de notaire, en encre pâlie, en chienneries d’héritiers sauvages. Pas non plus en chuchotements moralisateurs. Ou alors que Greuze s’en occupe et peigne La Mort du père, ou qu’Aznavour chante celle de La Mama, ou que… chacun son métier et ses enchantements.

Mais pour le reste, qu’on la gueule, qu’on la clame, qu’on la réclame même, à la face du monde qui s’en fout, et tant mieux. À tout prendre le désert vaut mieux que les hommes, et les êtres rares qui s’y risquent transmettent le moindre souffle alors que les citadins s’entassent dans leurs boîtes à crever. Les pierres sont là pour entendre, jusqu’à ce que la poussière les reprenne. Gueulons notre mort aux pierres, c’est notre meilleur placement, le grand œuvre. De toute façon, elle accompagne chacun de nos choix, chacun de nos battements de cœur, avant même que nous n’en ayons conscience.