LE RETOUR DE L’ORDRE MORAL

Ce retour de l’ordre moral sert de titre à l’un des derniers billets de Claude Henrion. Lisez-le, lisons-le et le relisons. Et comme son billet relaye une tribune de Pierre Jourde, vous avez du beau monde sur Geocortex.site

Hors d’œuvres avalés, passons au plat du jour.

  Comme je le fais parfois, je cède aujourd’hui ma place à Pierre Jourde, professeur d’université, écrivain, critique littéraire et… blogueur. Même si nos avis divergent sur tel ou tel sujet (cf. le début de son introduction), cette tribune libre, bien que datée du 5 novembre 2019, m’a paru de nature à intéresser les lecteurs de ce Blog : elle répond bien à la crise morale qui interdit de penser en dehors des chemins balisés…  par exemple quand “l’Année Beethoven” capote dans les bas-fonds, le grand homme étant “trop blanc, trop mâle, trop vieux’’ (sic !). Dies irae, dies illa ! En ces jours de décadence où You Tube fait sa loi et supprime toute vidéo qui ne suit pas “la ligne du parti”, je laisse l’écran à Pierre Jourde. Avec joie.

  ’‘Même si l’on est plutôt en faveur de telle ou telle chose controversée (je suis partisan du mariage pour les couples homosexuels, je trouve très bien que ces couples puissent avoir des enfants, toute forme de racisme m’est odieuse, et je considère que les femmes ont mille fois raison de lutter contre les injustices, les inégalités et les violences dont elles font l’objet), ce n’est pas parce qu’on considère qu’une chose est bonne qu’elle ne peut pas poser certains problèmes (les mères porteuses, par exemple, ça pose quelques problèmes. Enfin… je crois…) et il me paraît légitime de pouvoir en discuter, même et surtout avec des gens qui ne partagent pas mon opinion sur la question. Mais il y a un ’’hic’’ : notre époque a la passion de la censure, et désormais cette censure est presque exclusivement pratiquée par des gens qui se réclament de la gauche et du progrès, et exercent un véritable terrorisme intellectuel. Ce sera un beau sujet d’études, lorsque des historiens se pencheront sur l’histoire des mentalités et des idées au XXIe siècle.

   Au nom du progrès, de la gauche, du Bien, on persécute et on empêche de parler ou de travailler des écrivains, des artistes, des journalistes, des intellectuels. Le journal de Renaud Camus a été censuré. Richard Millet s’est fait virer de chez Gallimard à la suite d’une pétition ’’d’intellectuels de gauche”. J’ai été censuré à maintes reprises parce que, critiquant la littérature contemporaine et les pratiques du journal d’Edwy Plenel, je ne pouvais être que fasciste. Longtemps, toutes ces pratiques ne furent le fait que d’intellectuels et de journalistes “de gauche”, mais aujourd’hui, c’est les jeunes et les étudiants qui s’y mettent, et c’est effrayant. En ‘68, il était interdit d’interdire. Aujourd’hui, on a la passion de l’interdiction.

   Le Cran et l’Unef empêchent manu militari une représentation des “Suppliantes” d’Eschyle sous prétexte d’un ’’black face’’ imaginaire. On attaque le peintre di Rosa pour des raisons similaires, on s’en prend au carnaval de Dunkerque pour racisme. Edouard Louis et Lagasnerie appellent à boycotter les rencontres de Blois parce que Marcel Gauchet, qui les présente, serait, résume Didier Eribon, un “ultra-réactionnaire” (!!!). On signe des pétitions pour retirer des prix qui couronnent l’œuvre de Nathalie Heinich, ‘’homophobe’’ et ’’réactionnaire’’. Là encore, le grand inquisiteur Lagasnerie est aux commandes. (NDLR – Et aux USA, les patrons des “Gafam” s’autorisent, sous prétexte qu’ils sont multi-milliardaires et “dans la bonne mouvance du moment”, à interdire de parole le Président des Etats-Unis, ce qui est un crime contre la civilisation -quoi qu’on pense de lui par ailleurs : les “Principes” sont indiscutables, même un peu… ou bien, ils ne sont plus rien. Redoutons-le !)

  Les Indigènes de la République font usage de la violence pour empêcher Caroline Fourest de parler parce qu’elle serait “réactionnaire” et Alain Finkielkraut est agressé, menacé, insulté à plusieurs reprises dans la rue (parce que juif ?). Des jeunes gens s’émeuvent de la participation de Catherine Millet à un festival parce qu’elle a tenu des propos “discutables”. Une rétrospective Jean-Claude Brisseau est annulée par la cinémathèque parce qu’il est condamné pour une agression sexuelle. Polanski est persécuté à cause d’une relation avec une mineure qui date de quarante ans. Pour des accusations de harcèlement qui n’ont donné aucune condamnation, Kevin Spacey voit la sortie d’un film qu’il a réalisé annulée, et il est effacé des images d’un film de Ridley Scott, comme au bon temps de Staline, etc…

  Cette passion de l’interdiction, au nom d’idées présentées comme progressistes, vient de connaître deux grandes contre-réussites : Sylviane Agacinski, épouse de Lionel Jospin (NDLR – mais immense philosophe, malgré cela ! ‘Nobody’s perfect’’, disent les anglais !), qui a milité en faveur du PACS, du mariage pour tous et de la parité hommes-femmes, a eu le tort d’émettre certaines réserves sur la PMA, et surtout sur les mères porteuses. Or, ces questions, pour certains groupuscules militants, ne souffrent aucune discussion ni aucune réserve, en dépit de leur complexité. Mme Agacinski se retrouve promue  ’’réactionnaire’’ et “homophobe notoire”, complice des violences contre les homosexuels. Et comme “l’homophobie n’est pas une opinion” , rappellent ces sympathiques guépéistes, il n’y a pas de place pour une Sylviane Agacinski dans le débat démocratique. Ces groupuscules d’étudiants ou de transgenres, promettent d’empêcher par tous les moyens une conférence de Mme Agacinski. Et comme le courage n’est pas toujours la vertu la plus répandue chez certains dirigeants universitaires, la conférence-débat prévue à Bordeaux-III est annulée après des -ou pour cause de- menaces violentes.

  Affaire similaire, cause différente. Mohammed Sifaoui devait animer à Paris-I un séminaire sur la prévention de la radicalisation islamiste, organisé en collaboration avec la Grande Mosquée de Paris, et auquel devaient assister de nombreux imams. Vives protestations de syndicats et de professeurs, dont Pierre Serna, déjà signataire de la pétition contre Marcel Gauchet. Les mots obligatoires et sacrés (“islamophobie”, ’’stigmatisation’’) ayant été utilisés, le président de Paris-I, n’écoutant que son courage, suspend le séminaire : la censure a encore gagné. Toute discussion, toute interrogation, toute remise en question est désormais une ’‘–phobie’’ (un suffixe utile !) : on ne doit plus discuter de leurs certitudes. Si les pratiques de certains islamistes vous semblent discutables, vous êtes islamophobe. Et comme l’islamophobie est, paraît-il, un racisme, vous êtes raciste. On ne peut plus discuter avec vous : vos idées, vos questions, votre existence, sont des délits.

  L’intolérance et le fanatisme ont gagné. Les syndicats étudiants irresponsables, tous les Lagasnerie et les Serna ruinent l’idée d’université, fondée sur le libre débat, et remettent en cause les fondements même de la démocratie (Voir à ce sujet, sur le site de l’association universitaire Qualité de la Science française, un texte important qui dénonce le danger de ces atteintes à la liberté de penser dans l’université). Ils gagneront encore, par la faute de la lâcheté de nos dirigeants, de nos ministres, des responsables administratifs, des présidents d’université…

  Mais déjà, le présent n’est plus leur seule victime : en Angleterre, en Espagne des organisations féministes ont cherché à faire interdire ‘’la Belle au bois dormant’’ pour cause de baiser non consenti. C’est un début. Balzac était monarchiste et royaliste.Eschyle est censuré par une UNEF devenue un syndicat de talibans. Platon était réactionnaire et élitiste, Corneille et Molière machistes, Voltaire islamophobe et ne parlons pas de Sade. Tous les auteurs du passé, qui vivaient dans des sociétés différentes des nôtres, avaient des opinions différentes des nôtres ? C’est inadmissible et ils doivent donc être interdits. A ce rythme, tout étudiant pourra refuser d’étudier un auteur ou une œuvre qui le choque ou qui n’est pas conforme à ses idées. Il sera soutenu par les syndicats progressistes. Et tout ce qui précède n’est pas pour demain, c’est déjà le cas. Un cas très fréquent’’.   (NDLR – Cette tribune avait été écrite avant les événements “Black Lives Matter” qui ont déchaîné la folie “anti-statues de grands hommes blancs’’ dont nous avons été les témoins atterrés l’année dernière. Depuis, on a pu redouter que “le sens de l’Histoire” cher aux marxistes ne devienne une exclusivité de la famille Traoré ! Mais tout danger n’est pas totalement écarté, et il s’en faut même de beaucoup.)                                                                                                                                                  Pierre Jourde.                                                                                                             pcc H-Cl.

Post-scriptum : “Nous sommes entrés dans une société d’ordre moral, autour de valeurs inconnues. Au nom du Bien, un Bien devenu (pourquoi?) intangible et indiscutable, on condamne, on censure, on interdit, on ruine des réputations et des existences. Toute discussion, toute opinion divergente doit être étouffée. C’est normal, elle est ’‘–phobie”, elle est le Mal (?). Personnellement, l’ordre moral, ça me terrorise, et je commence à avoir peur. L’identité devient une nouvelle dictature’’. Ces mots sont signés : Jean-Marie Le Clézio (Prix Nobel de Littérature). (Nous en reparlerons bientôt : le mal devient irrattrapable, sauf à réagir vite et fort !)