PETIT RETOUR AUX VRAIS FONDAMENTAUX

SAINT AUGUSTIN PAR BOTTICELLI
SAINT AUGUSTIN PAR BOTTICELLI

Petit retour aux vrais fondamentaux…

L’été passé m’ayant offert plus de temps que je n’en avais programmé (ce qui pourrait faire croire que je “programme” mes loisirs… ce qui est faux, évidemment – mise à part l’activité “buller”, généralement fort bien traitée dans mes projets), je me suis laissé aller à une lecture à l’allure rébarbative… qui s’est révélée être parmi les meilleurs moments que j’ai passés depuis pas mal de temps : j’ai lu (dévoré, pour être exact) les sermons de Saint Augustin. Rien que ça ! Je suis plus atteint que ce que voient (je crois…) les gens que je croise dans la rue : en ces jours de tristesse pour l’Église catholique (qui, au fond, ne l’a pas “volé” !), j’ose aborder un tel sujet…

J’ai des excuses : depuis mon enfance, j’ai toujours éprouvé une réelle affection pour ce grand Saint, né dans ces terrae incognitae qui allaient devenir un pays, l’Algérie, uniquement grâce à la France qui a “inventé” jusqu’à son nom (mais dont les dirigeants, fils des colonisateurs des berbères auxquels ils ont tout pris, ont oublié tout ce qu’ils doivent à leur colonisateur français qui leur a tant donné, y compris leur état civil, et qui est si mal récompensé !) était le plus proche de moi des grands Saints de l’Histoire de l’Église : je voulais voir en lui un “Pied-Noir”, plus que le Berbère qu’il était vraiment ! Plus tard, j’ai effectué de nombreux voyages professionnels aux aciéries d’Annaba, l’ancienne “Bône” de la présence française, ville bâtie près des ruines de l’ancienne Hippone de saint Augustin, qui entourent comme un écrin une belle cathédrale de style néo-mauresque… le tout, si riche en évocations coloniales qui ne m’ont certes pas éloigné de ce géant de la pensée.

Et le dernier point qui me rapprochait de lui tenait à notre détestation partagée (chacun selon sa taille : lui, immense, moi, infime) de l’injustement célèbre péricope (= passage de la Bible “découpé” pour un usage liturgique) sur “les riches pour qui il serait plus difficile d’entrer au Paradis que pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille”, horreur que le Père et Docteur de l’Église d’Hippone ne pouvait pas admettre – ce qui se comprend bien : il est inadmissible. (NDLR : il faudra attendre 1983 pour que l’immense Claude Tresmontant démontre (dans “Le Christ hébreux” -Ed. L’Oeil) que c’était une erreur de traduction : le texte biblique parle en réalité de “passer par la porte du Chas de l’aiguille”, dont j’ai vu 10 fois les traces dans la muraille de Jérusalem : tout chameau devait y payer un ‘’octroi’’ avant d’entrer dans la Ville). Bref, aurait dit Enrico Macias avec son accent “bien de chez moi”, “Augustin, c’était mieux que mon frère : c’était mon frère’’ (prononcé : ‘’frérh’’).

Aussi, lorsque l’historien Stéphane Ratti (qui avait écrit en 2018 un prémonitoire ’‘La Chair sans masque” presque trop beau pour être vrai !) a annoncé la traduction en français de 10 des 26 sermons retrouvés par hasard il y a quelques années à Mayence, je me suis promis de les lire un jour. Il faut dire que l’œuvre écrite de Saint Augustin est immense : 16 grands volumes de quelque 1000 pages chacun, étonnamment parvenus jusqu’à nous après des aventures dignes d’Indiana Jones : miraculeusement sauvés des Vandales en 430 AD par son secrétaire Possidius, transférés en Italie par bateau (on a peine à imaginer dans quelles conditions… ), ventilés dans divers monastères puis regroupés grâce au travail fou de moines chartreux dans ces “scriptoria” qui faisaient alors fonction de photocopieuses et d’imprimantes connectées… ils ont été imprimés vers 1470 (NDLR : le premier document imprimé connu – il le fut aussi à Mayence– date de 1454). Les “Œuvres de Saint Augustin-François Dolbeau” (Ed. Augustiniennes) en sont le récent avatar.

Ce grand homme avait une forme de “tchatche”, et il savait se mettre en valeur et en avant : ses 26 sermons connus pouvaient durer deux ou trois heures chacun et étaient improvisés (ce qui accroît nos regrets, devant la pauvreté des prônes pré-écrits et platement ânonnés par nos pasteurs, qui semblent parfois ne rien avoir à transmettre hors d’un charabia mal écrit à Paray-le-Monial), ont été soigneusement recopiés à main levée, ce qui, tenu compte des techniques du temps (Ve siècle), représentait sans doute un exploit digne d’admiration. On retrouve dans ces lignes la querelle qui l’opposa à Pélage sur la Grâce et la Prédestination, qui nous semble aujourd’hui tellement “dépassée”, alors qu’elle fut, en ce temps, un sujet tout aussi important que le covid ou le réchauffement climatique au nôtre… mais combien plus digne d’intérêt ! Et en ce moment où l’Église est dans la m-ouise et où la Papauté erre dans un désert politiquement correct qui croule sous les conseils impératifs d’une Greta Thunberg, et dans une fuite en avant devant et au devant d’envahisseurs se prétendant “migrants”, comme c’est rassurant (et inquiétant, par conséquent) de retrouver des pensées qui sont tellement profondes sur le rôle du successeur de Pierre dans la Cité, sur le poids de la Grâce dans le Salut ou sur la primauté de l’esprit sur la chair… ce qui est un sujet de circonstance, s’il en fut !

Saint Augustin avait – parmi tant d’autres – une idée relativement simple que beaucoup, moins brillants, partagent : le monde vieillit (c’était déjà vrai il y a 1500 ans !), il est malade, et pour sauver ce malade gravement atteint, seul le Christ possède la richesse de palette nécessaire à lui venir en aide. Nous avons déjà remarqué ici que le sentiment général de l’effondrement permanent du monde est une forme pérenne de la pensée : c’est le mythe de l’Âge d’or ou celui du bon vieux temps. Le fait que dire “c’était mieux avant” soit une constante de l’humanité … ne veut pas dire que ce ne serait donc pas vrai, au contraire. Mais chaque époque juge l’importance de l’effondrement par rapport à la précédente à l’aune subjective de ce que le temps a apporté et modifié. Par exemple, si je juge que le mouvement du monde n’a pas été dans le meilleur sens possible depuis – disons – mon enfance… ou depuis la fin des 30 glorieuses, cela ne veut en rien dire que mes petits enfants ne partageront pas les mêmes réserves… sur d’autres aspects de leur quotidien… analyse que, soit dit en passant, je partage d’avance

Et puisque nous évoquons les atteintes si nombreuses du monde moderne contre la qualité de la vie et de la pensée, j’avoue que j’ai mal, parfois, en redécouvrant ce que l’esprit humain a pu produire de grand et de beau, en d’autres temps… et l’absence dramatique, la privation de sens et le gouffre intellectuel de ce que produit, hélas, le monde où nous sommes condamnés à végéter… parfois même sans plus nous en rendre compte ! Dans les années ’40 et ’50, nos excellents maîtres, pourtant solidement laïcs, nous enseignaient encore que, au-delà de la pensée augustinienne sur l’origine du pouvoir temporel, le rôle de l’État, la nature de la loi ou l’importance de la référence à l’autorité, tout le Moyen Âge se référait largement aux œuvres de Saint Augustin : Charlemagne lisait La Cité de Dieu, et le roi Charles V, à la fin du XIVe siècle la faisait traduire en français par Raoul de Presles, en y ajoutant même quelques commentaires de sa main… à des années-lumière de la nullité abyssale des cuistres actuels qui prétendent, contre toute évidence, être capables de dessiner le futur de l’Humanité ! Frédéric Boyer, dans sa Traduction des confessions de saint Augustin (2008), rappelait que saint Augustin avait repris le célèbre “Sic transit gloria mundi” (Ainsi passe la gloire du monde), qui est tellement à sa place, en ces jours qui débordent de mauvaises nouvelles…

PS – À tous ceux que ces lignes ont bien ennuyés, ou endormis en tout ou partie, je demande de me pardonner l’abus de pouvoir que j’ai commis en voulant vous faire partager ces quelques purs instants de joie intellectuelle, religieuse et littéraire…

H-Cl.

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