MA GRAMMAIRE SAUVAGE : UNE RÉBELLION PHONOLOGIQUE ET PHONÉTIQUE (2)

Article du 15 mai 2024

Dans l’article précédent j’ai employé le mot malédiction à propos de la langue française. On pourra répondre qu’à une malédiction correspond une bénédiction portant sur le même objet. Cette affirmation paraîtra étonnante à certains. Pourtant, elle s’explique aisément, autant au plan philosophique que dans notre exemple. J’affirme donc que la double malédiction décrite dans la première partie (l’absence d’accent tonique et la prononciation unique de la lettre r) entraîne ipso facto la bénédiction du français par ces mêmes raisons qui font de notre langue une rareté, une sorte d’oiseau rare dans la volière des plus beaux volatiles. En effet, une fois que l’on ne se pose plus de questions sur le positionnement d’un accent tonique, ni sur la vraie prononciation du r français, la porte est ouverte aux apprentis francophones. Ces deux éléments, joints à un troisième qui était la valeur reconnue de la France en tant que « mère des arts, des armes et des lois » valait à notre langue le rôle distingué de langue des ambassades, et même de langue précieuse de l’aristocratie.

Oui, c’était le temps béni de nos rengaines (pour parodier Serge Lama) et les chanteurs avaient de la voix… et les rappeurs n’existaient pas. Mais de nos jours, alors que la mère dénaturée des arts façon Jack Lang, des armes façon trois jours de munitions, et des lois faisant le trottoir à Bruxelles, il m’a bien fallu choisir des extrêmes pour faire comprendre le niveau de notre langue parlée. Le niveau de caniveau.

Alors, je reviens à la prononciation du r. Vous n’avez même pas besoin de prendre le métro ou le bus, vous n’avez aucune raison de traîner dans certaines « cités », vous n’avez qu’à écouter parler les « jeunes ». Déjà ce dernier mot tellement tordu m’exaspère. Les « jeunes », pas seulement ceux qui s’occupent à se désoccuper, mais aussi ceux des bonnes familles bien bourgeoises. Écoutez-les se râcler l’arrière-gorge chaque fois qu’un mot se termine par le son /r/. C’est l’heurrhhh, y z’èment pas obéirrrhhh, même pas peurrrrhhh, etc.

Et s’ils étaient seuls à jargonner comme cela, s’il y avait de bons exemples à suivre. Par exemple à la radio, dans les publicités ! Mais non, là aussi la vulgarité fait souche, ou plutôt non-souche. Un exemple parmi tant : la jeune femme qui énonce la publicité pour Leclerc, sur Sud Radio. Imaginons-la jolie, avenante, bien habillée, intelligente… jusqu’à ce qu’elle cite le nom de cette grande marque : Leclerrrhhh ! Repérez aussi les maniaques des adresses électroniques : point èf rrfhhh. Tout cela avec un accent sur la dernière syllabe. La “totale” comme ils disent, contredisant les temps où cette “totale” signifiait hystérectomie, alors que maintenant c’est plutôt une sorte de greffe venue d’ailleurs.

Avis à tous les Pierre, Robert, Norbert, Mounir, Vladimir, Bernard, etc. Au moment où j’écris ces lignes, il y a de par le monde presque francophone des embarrassés du gosier qui, n’arrivant pas à se délivrer du glaviot qui manque de les étouffer, vous transforment en Pierrrhh, Roberrrrhhh, Norberrrhhh, etc. C’est laid, ce n’est pas la langue française, ce n’est pas français.

Rassurons-nous, si l’on peut dire, la France n’est pas la seule dont la langue est triturée de cette façon. Un ami suisse m’a fait la même remarque, et pas seulement dans des « quartiers ». Oui, il y a une malédiction qui plane. Ce qui nous ramène à l’étymologie du mot par le latin maledicere qui, passant par le mal dire signifie maudire.

Cela est-il surprenant ? Point du tout si l’on se réfère à une étude menée par des linguistes de l’Université Louis-Maximilien de Münich portant sur 26 scientifiques de langue(s) anglaise(s) isolés dans l’Antarctique pendant six mois. « Leur prononciation de quelques-uns des mots qu’ils devaient répéter régulièrement et enregistrer avait changé doucement. Ce qu’ils découvraient était l’émergence d’un nouvel accent1. »

Une fois cela posé, admettons-le, et surtout relions-le au fait fondamental qui consiste à imiter celui qui vous parle dans une langue étrangère afin de trouver un « terrain d’entente ». C’est d’ailleurs le conseil que je donne à mes étudiants anglais pour le français. Et cela marche, bien mieux que des méthodes super-développées et « scientifiquement évaluées » ! Autre petit secret que je vous confie gratuitement : je les fais répéter en chœur des phrases françaises, comme à l’école de notre jeunesse. L’amélioration est spectaculaire. Que les instituteurs nouvelle vague surnommés « professeurs des écoles »  ne lisent surtout pas ce billet.

Alors, finalement, si une malédiction fondamentale a pu entraîner une première bénédiction pour la langue française en la rendant facilement audible et facile à prononcer pour des étrangers, et si une seconde malédiction survient par le son /r/ de la langue française, torrhturrhé en rrrhh, peut-être les Français s’y habituerrrhont et deviendront de ce fait plus aptes à apprendre l’espagnol, l’allemand, l’arabe et le russe. Une nouvelle bénédiction, en quelque sorte.

La grammaire phonologie et phonétique incluses — entre tours et détours, nous promet bien des surprises.

Antoine Solmer

1 https://www.bbc.com/future/article/20240223-scientists-in-antarctica-developed-their-own-accent-after-six-months-of-isolation

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