LA RUSSIE FACE À L’EXTENSION DE L’OTAN EN EUROPE, par MICHEL GUÉNEC

Comme je l’ai annoncé, mes articles personnels suivent maintenant un rythme ternaire (les quantièmes divisibles par trois). Les autres jours  je ne m’interdis pas de porter à la connaissance de mes lecteurs, d’autres sources intéressantes.

Aujourd’hui, je pense fondamental de vous présenter un article de MIchel Guénec paru sur l’excellente revue Hérodote. Il s’agit de la relation plus que dangereuse entre les USA et la RUSSIE, avec, quelques comparses qui se croient plus malins qu’ils ne le sont vraiment.

Cet article est très long, mais il est tellement documenté que je n’ai pas voulu en modifier une virgule. Il y a deux façons de le lire. La première est exhaustive et nécessite de prendre des notes (au moins pour des petites cervelles comme la mienne). Mais rien n’empêche une seconde manière, qui ne contredit pas la première : ayant saisi la dynamique de l’ensemble, c’est de l’intégrer dans la réalité contemporaine russo-ukrainienne, en mettant en exergue le fait que cet article date de 2008, soit six ans avant les accords de Minsk, et quatorze ans avant le franchissement de la frontière russo-ukrainienne… et l’intervention catastrophique du télégraphiste Anglo-Saxon Boris Johnson, lequel devait véhiculer quelques billets verts dans sa besace, avec les résultats que l’on sait… Ou, comment f… en l’air des années de négociations préalables sous une présidence US asilaire.

Autrement dit, cet article échappe aux vues aussi étriquées qu’ineptes dont certains bidets bidénomaniaques se font une spécialité. 

Comprenne qui peut, comprenne qui veut.

Antoine Solmer

 

2008/2

« Le monde a modifié son regard sur la Russie. On ne nous fait plus la leçon comme à des écoliers. On nous respecte et on sait devoir compter avec nous.
La Russie a retrouvé la place qui lui est due dans le monde. Elle a changé, elle est plus forte et plus prospère. »

Dmitri MEDVEDEV, premier vice-Premier ministre, candidat de Russie Unie pour les présidentielles de mars 2008, déclaration sur la chaîne Vesti, 11 décembre 2007.

1 Au cours de l’année 2007, les relations de la Russie avec les États-Unis, l’OTAN et l’Europe ont connu une détérioration spectaculaire autour d’une série de dossiers aussi importants pour la sécurité européenne que l’installation d’éléments de la Missile Defense américaine en Europe centrale, l’avenir des traités sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) et sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI[1]), le statut du Kosovo et la réforme de l’OSCE. Certes, la Russie postsoviétique n’a jamais été un partenaire diplomatique et économique facile, mais la disparition de l’URSS et de l’affrontement idéologique, l’ouverture des frontières et des échanges, l’instauration de multiples partenariats et coopérations permettaient de penser que le vocabulaire et les comportements forgés sous la guerre froide appartenaient à l’histoire. En Europe et aux États-Unis, on explique l’attitude de la Russie par le fait que ce pays dispose désormais de très gros moyens financiers, du fait de la colossale montée des cours du pétrole et du gaz dont il est un des plus importants exportateurs. Mais on évoque aussi les paramètres psychologiques hérités du régime soviétique, le regard que la Russie pose sur elle-même : puissance « nationalo-impériale » et civilisationnelle unique. Quoi qu’il en soit, la violence du discours du président Poutine devant la 43e session de la Wehrkunde [2] le 10 février 2007 à Munich a frappé les observateurs. Ce discours est venu rappeler que la Russie est aussi, et peut-être avant tout, une puissance européenne.

2 Que dit Vladimir Poutine à Munich ? Tout d’abord que les problèmes de sécurité internationale sont « bien plus larges » que ceux de la seule stabilité militaro-politique et s’étendent à l’économie mondiale, à la lutte contre la pauvreté, la sécurité économique et le développement du dialogue entre les civilisations. Il dénonce ensuite l’unilatéralisme américain, les stéréotypes idéologiques, les « doubles standards et autres clichés hérités de la mentalité des blocs », comme autant d’« obus non explosés ». Cet unilatéralisme, « catalyseur de la course aux armements », s’exprime par « l’emploi hypertrophié […], illégitime, […] de la force militaire dans les affaires internationales », violant les « principes fondamentaux du droit international » et la démocratie. Plus personne ne peut « trouver refuge derrière le droit international ». Poutine demande donc que soit recherché un « équilibre raisonnable des intérêts de tous les acteurs du dialogue international » alors même que le « paysage international » change très rapidement au profit de grands pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil et la Russie, qui tôt ou tard finiront par transformer leur croissance en « influence politique ». La Charte des Nations unies est pour la démocratie russe l’unique mécanisme d’adoption de décisions quant à l’emploi de la force comme dernier recours. L’OTAN et l’UE ne peuvent donc, en aucun cas, remplacer l’ONU.

3 À Munich, Poutine lance également la charge pour une relance des processus de désarmement, y compris nucléaire. Le traité SORT[3]  et ses zones d’ombre (stockagede missiles) sont ainsi dénoncés, tandis que le traité FNI est présenté comme devant être étendu aux pays disposant de missiles sol-sol de portée intermédiaire. La « militarisation de l’espace » doit être interdite. La Missile Defense (MD) américaine est dénoncée, tout comme les entorses au traité FCE et les « bases américaines légères avancées » en Bulgarie et en Roumanie. Quant à l’élargissement de l’OTAN, il est un « facteur représentant une provocation sérieuse ». Comme l’ONU doit être le gendarme du monde, l’AIEA doit être le gendarme du nucléaire civil pour lutter contre la prolifération des ADM. Enfin, la Russie est un partenaire économique fiable et loyal, y compris dans le domaine énergétique. L’OSCE, enfin, est dénoncée comme une organisation partisane au service « d’un seul pays ou d’un groupe de pays à l’égard d’autres États ».

4 Ces thèmes évoqués par le président russe à Munich ne sont pas nouveaux. Depuis plusieurs années ils traversent tel un fil rouge les déclarations des hommes politiques et des militaires russes, et certains, comme la dénonciation de l’unilatéralisme américain par exemple, tiennent une place centrale dans la doctrine sécuritaire de 2000. Jamais pourtant ils n’avaient encore été assenés avec autant de force par le président lui-même lors d’un colloque international. Ce discours représente donc un jalon dans la politique étrangère russe. Parallèlement, Moscou menace d’apposer son veto dans le dossier du Kosovo, se dresse en rempart contre une action militaire américaine contre l’Iran, lance une réforme de l’OSCE et s’oppose fermement au projet d’installation de la Missile Defense (MD) américaine en Europe centrale.

5 Ces dossiers donnent l’impression d’éclater tous au même moment, bien que la plupart traînent en longueur depuis plusieurs années. Il faut y voir les effets de la conjonction de l’actualité politique internationale et intérieure russe. Le dossier du Kosovo arrive ainsi à son terme, si l’on peut dire, avec la reconnaissance de l’indépendance de cette région en février 2008. De même le traité stratégique SORT commence à trembler sur ses bases sous l’effet de l’expiration prochaine de START I[4] Quant au nucléaire iranien, il trouve un lien direct avec les affaires sécuritaires européennes dans la mesure où Moscou le lie d’évidence aux dossiers FCE et MD. D’autre part, et comme en 1999, l’influence des élections russes, législatives (2 décembre 2007) et présidentielles (2 mars 2008), sur la politique extérieure est indéniable.

 6 Sous l’effet de ces facteurs endogènes et exogènes, la politique russe s’inscrit donc dorénavant dans une vision très large des intérêts nationaux et ne s’embarrasse plus de formes. L’Europe, qui sert de toile de fond à la plupart de ces dossiers, n’y joue singulièrement qu’un rôle politique effacé, hormis peut-être dans celui du Kosovo. Comme aux plus beaux jours de la guerre froide, Russes et Américains dominent les débats et imposent leur propre rythme à des Européens divisés par des intérêts et une appréhension de l’histoire contradictoires. Les deux vagues d’extension de l’OTAN aux ex-pays membres du Pacte de Varsovie en 1999 et en 2004 pèsent ici de tout leur poids face à une PESD qui montre, au contraire, son peu d’utilité en tant qu’outil de gestion du « quotidien sécuritaire européen ».

LES RÉACTIONS RUSSES

7 La colère russe, clairement exacerbée par le couple « extension de l’OTAN/nonratification du traité FCE adapté », soulève une série de questions. Une première réponse pourrait mettre l’accent sur les facteurs psychologiques liés à l’enseignement marxiste-léniniste. Comme la géopolitique soviétique, la géopolitique russe s’exprime encore en termes de rapports de forces et de zones d’influence. Mêlée à certains relents de narodnost[5][ revisitée, aux concepts de russophobie, de conspirations imaginaires et de persécution, parties de l’univers mental de l’extrême droite russe, et aux thèses eurasistes, la politique étrangère russe sert de baume à l’orgueil national blessé dans la disparition sans gloire de l’empire soviétique. Les hommes politiques et les militaires évoquent les « intérêts légitimes », les « droits historiques » de la Russie sur un espace ex-soviétique qualifié officiellement d’« étranger proche ». Lors des débats en Russie sur l’opportunité d’adhérer au Partenariat pour la paix (PpP)[6]  Moscou réclame un « accord spécial » prenant en compte « le rôle et la place de la Russie dans les affaires mondiales et européennes » et son admission comme membre de plein droit au G7 (Manfrass-Sirjacq, Stratégie et Défense, n° 4). Avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, la politique étrangère devient pragmatique et se débarrasse d’une certaine sémantique idéologique (« Russie, rempart de l’Occident », « étranger proche », etc.). Celle-ci devient l’apanage des analystes, des universitaires[7]  et d’hommes politiques de second plan (Ziouganov, Jirinovskiy, Rogozine, Ivachov, etc). Le pragmatisme est l’une des caractéristiques de la politique étrangère russe de ce début de XXIe siècle : une recherche pragmatique de la puissance caractérisée par des méthodes coercitives et une absence de morale.

8 Quant à l’anticapitalisme classique des nationalistes russes, il semble d’autant plus oublié que la plupart des membres de l’élite politique, à commencer par le président Poutine lui-même[8] sont millionnaires, voire milliardaires en dollars, détiennent des actions dans les grandes sociétés russes ou émargent à leurs conseils de direction. Or ces grands groupes, publics ou du moins présentés comme tels (Rosatom, Gazprom, Rosoboronexport, etc.), façonnent aujourd’hui d’autant plus largement la politique étrangère russe qu’une partie de leur actionnariat se trouve entre les mains de l’élite politique. Toutefois ceux-ci ne sont pas systématiquement hostiles à une coopération avec l’Occident. Bien au contraire. Ainsi le Conseil de coopération commerciale russo-américain (STES)[9], par exemple, dont le rôle essentiel, fixé par V. Poutine, est d’attirer en Russie les investissements américains, joue un rôle modérateur certain. Deuxième facteur, donc, agissant sur la diplomatie russe : ses visées économiques.

9 Le troisième facteur relève lui aussi des catégories psychologiques : il s’agit du sentiment d’encerclement qui traverse toute l’histoire russe depuis au moins Pierre Le Grand et que le pouvoir actuel a remis en avant, et pas seulement dans un but électoral.

10 Quatrième facteur, enfin : le caractère autoritaire du régime politique russe plébiscité par une large partie de la population. L’effet de ce facteur est double : non seulement il marque fortement la nature même de la diplomatie russe, mais il provoque, par contrecoup, des réactions disproportionnées dans les pays voisins de la Russie, qui y voient une résurgence de l’impérialisme russe. Les réactions polonaises et baltes sont à cet égard significatives.

11 Les paramètres liés à la psychologie nationale russe sont bien entendu repris par les hommes qui font cette politique. Dans les dossiers OTAN, Kosovo, FCE et MD, les mêmes acteurs sont présents. Au ministère des Affaires étrangères, quatre ou cinq diplomates chevronnés sont particulièrement visibles. Tous ont débuté leur carrière sous le régime soviétique (S. Lavrov, V. Chijov, A. Antonov, S. Kislyak, A. Grouchko). Les diplomates, tout comme le Conseil de sécurité, ne jouent cependant qu’un rôle de « courroie de transmission » et d’experts. La politique étrangère est en effet fixée par l’administration présidentielle (AP) après que celle-ci a pris l’avis de l’ensemble des acteurs (diplomates, services spéciaux, industriels, agences gouvernementales, etc.). Ce travail de synthèse est réalisé au sein de l’AP par le conseiller diplomatique de V. Poutine, Sergueï Prikhodko, diplômé du MGIMO, le « Sciences-Po » russe. Le président russe est lui-même très impliqué dans les questions de politique étrangère et son opinion est probablement fondamentale.

12 À la Douma, le président du Comité pour les Affaires internationales, Constantin Kosatchev, est un « faucon », appelant à la fois au renforcement du caractère multipolaire de la diplomatie russe et à une politique de fermeté vis-à-vis de l’OTAN et des États-Unis. Son homologue au Conseil de la Fédération (Sénat), Mikhaïl Margelov, président de la commission du Sénat pour les Affaires internationales, ancien officier du KGB et fils de l’actuel n° 2 des services de renseignement extérieur (SVR), tient à peu près le même discours. C’est aussi le cas de Sergueï Ivanov, l’ancien ministre de la Défense, aujourd’hui premier vice-Premier ministre, dont le discours a toujours été à contre-courant des appels à la coopération lancés par V. Poutine.

 13 Les militaires sont également très présents dans ces débats. Malgré la tradition russo-soviétique qui leur accorde un rôle politique impensable en Occident (Gloaguen, Hérodote, 2005), ils ne jouent cependant, à l’instar des diplomates, qu’un rôle d’experts et de conseillers, à l’exception notable du général Balouevskiy, le chef de l’état-major général (CEMG), et des directeurs des services spéciaux (SVR, FSB et GRU[10], qui siègent dans la plupart des commissions gouvernementales dédiées à la politique étrangère. En règle générale, le sentiment d’humiliation ressenti par les militaires à la fin de la guerre froide continue de peser sur leur vision du monde. Le dossier de la fermeture des bases russes de Géorgie, par exemple, est ainsi traversé par des références aux « syndromes est-allemand » et « cubain »: « il n’y aura pas de fuite comme celle d’Allemagne de l’Est » (général Balouevskiy), « il n’y aura pas de retrait rapide des troupes, comme ce fut le cas en Allemagne » (Sergueï Ivanov, ancien colonel du KGB/SVR). Enfin, le nouveau représentant de la Russie auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine, joue un rôle ambigu étant donné le passé de cet homme politique, proche des milieux ultranationalistes et militaristes, connu pour ses violentes diatribes contre l’OTAN, justement, et la politique occidentale en général. Provocation ou volonté de signifier que la politique du dialogue est terminée ?

14 Grosso modo, la diplomatie russe est formatée par ces quatre facteurs précédemment évoqués : visées économiques de la politique, vision impériale des relations internationales (rapports de forces et recherche de puissance), peur de l’encerclement, régime politique autoritaire. Elle se déploie dans un cadre fait de nombreuses contraintes, mais aussi d’atouts non moins nombreux. Les contraintes sont avant tout d’ordre économique, militaire et militaro-industriel : implantation sur le territoire de la CEI d’une partie des infrastructures de défense antiaérienne et d’alerte ABM, des centres spatiaux, etc.; sous-traitance à l’étranger (Ukraine, Biélorussie, Ouzbékistan principalement) de la construction de pièces détachées destinées à l’industrie de défense russe; forte dépendance du budget national, et, partant, des budgets militaires, des exportations de matières premières et des cours du pétrole; importante dépendance du complexe militaro-industriel (CMI) des exportations d’armes vers les marchés étrangers (Gloaguen, Le Courrier des Pays de l’Est, n°1032), facteur qui pénalise fortement la R & D et le niveau technologique des armements russes; taux d’usure très rapide des armes en service dans les forces armées; santé économique encore mal assurée, infrastructures économiques en mauvais état et sous-financées.

 15 Un certain nombre d’atouts contrebalancent largement ces lacunes : siège au Conseil de sécurité des Nations unies; large éventail de la diplomatie, pays membre de la plupart des grands organismes et structures économiques, politiques, sécuritaires internationaux; vastes richesses naturelles; valorisation des ressources en pétrole et gaz; force de dissuasion nucléaire équilibrée et développée (triade); exportations d’armes et de technologies nucléaires; réseau de pays clients dépendant de la technologie soviétique, entre autres dans le domaine des armements (héritage soviétique) et du nucléaire civil; pragmatisme (absence de morale) dans les relations internationales; rôle tutélaire dans l’espace postsoviétique (économie, industrie, sécurité, etc.).

16 Cette conjonction de lacunes et d’atouts oblige la Russie à mener une politique multidirectionnelle. Celle-ci, initiée à la fin des années 1990 par l’ancien Premier ministre russe Evgueni Primakov, est en réalité surtout une coopération approfondie avec la Chine pour contrebalancer les influences américaine et otanienne. Les Nations unies, « élément central de l’ordre mondial actuel » (Poutine, RIA-Novosti, 6 novembre 2002), et les « mécanismes de sauvegarde de la sécurité internationale[11]  autour desquels la Russie doit développer une politique étrangère « active » sont ici présentés et utilisés comme l’outil principal de régulation des relations internationales. La Russie craint une déstabilisation géopolitique à ses frontières et sa mise à l’écart des grandes architectures et flux économiques mondiaux. V. Loukine, ancien ambassadeur de Russie à Washington, actuel viceprésident de la Douma, ne dit pas autre chose : « Notre politique étrangère doit poursuivre notre but principal qui est de sécuriser les conditions extérieures favorables sur le long terme pour moderniser notre pays » (Moscow News, mars 2003).

17 Sous V. Poutine, l’alliance avec la Chine se renforce et le retour sur les scènes sud-américaine, moyen-orientale, asiatique et pacifique est organisé via l’adhésion aux organisations locales de sécurité économique (SAARC, ASEAN, APEC, OCI, etc.). Faire contrepoids à la puissance américaine est le but recherché en jouant dans un premier temps l’OSCE, puis l’UE, contre l’OTAN et les États-Unis, puis dans un deuxième temps en menant une politique de division des alliés européens des États-Unis, toujours afin de miner l’unité de l’OTAN et les positions américaines sur le vieux continent et d’imposer la stratégie énergétique russe aux Européens. Schématiquement, Moscou combat la disparition d’un monde dans lequel il jouait un rôle central et l’apparition d’un nouveau monde sur lequel il a moins de prise. Enfin, cette politique intègre un volet de protection des accords internationaux qui servent de garanties à la Russie contre l’« unilatéralisme américain ».

FACE À L’EXTENSION DE L’OTAN : MANŒUVRES ET TENTATIVES RUSSES

 18 La Russie interprète l’extension de l’OTAN en termes d’agression et d’opération de refoulement (roll-back). L’opération alliée contre la Serbie en 1999, hors article 5 et sans mandat des Nations unies, a, d’évidence, laissé des traces, tandis que les élargissements de l’OTAN en 1999 et 2004 à de nouveaux[12], tous anciens alliés du Pacte de Varsovie et même ex-républiques soviétiques (Pays baltes), prolongent en quelque sorte le sentiment d’humiliation éprouvé par les élites politique et militaire russes au moment de la disparition de l’URSS. Plus concrètement, Moscou estime que l’entrée de ces États dans le camp otanien déséquilibre le système des quotas fixé par le traité FCE au profit de l’Alliance atlantique. La Slovénie et les Pays baltes, qui n’existaient pas en tant qu’États indépendants en 1990, année de sa signature, ne sont même pas parties au traité. Leurs territoires ne sont donc pas pris en compte par ses clauses. Or, les Pays baltes se situent dans une des zones dites « de flancs » du FCE, ce que Sergueï Ivanov, aujourd’hui premier vice-Premier ministre, appelle les « zones grises ». L’installation d’une base aérienne de l’OTAN en Lituanie[13] , à Zokniai-Siauliai, est en conséquence perçue comme une grave menace contre la sécurité nationale. Cette base, qui pourrait, selon les militaires russes, accueillir des armes nucléaires (Interfax, 18 octobre 2004), place la ville de Moscou à portée directe des avions de combat. Enfin, plus au sud, en Bulgarie et en Roumanie, Washington déploie également deux brigades équipées de nouveaux blindés Stryker, dont les caractéristiques techniques cadrent mal avec les clauses du traité FCE.

19 Le processus d’élargissement de l’OTAN à l’Europe centrale et orientale se double également dès janvier 1994 d’un élargissement de sa zone d’influence via la signature du Partenariat pour la Paix (PpP) avec les pays de l’espace postsoviétique. Fin 2004, l’Alliance atlantique dévoile un plan de coopération élargie avec les cinq États d’Asie centrale, qui prévoit, entre autres, la création d’une représentation permanente de l’OTAN au Kazakhstan, en Géorgie, en Arménie et en Azerbaïdjan. En novembre 2004, les autorités azerbaïdjanaises laissent entendre que l’OTAN pourrait être amenée à jouer un rôle dans le règlement du conflit du Karabakh (Interfax-Azerbaïdjan, 26 novembre 2004). L’annonce fait craindre à Moscou qu’elle ne soit également entraînée dans la résolution des conflits abkhaze et sud-ossète, voire, demain, dans les débats sur l’avenir de la flotte russe de mer Noire basée à Sébastopol, en Crimée[14] . Enfin, en Azerbaïdjan, les Américains installent des radars pour surveiller la navigation maritime et aérienne sur et au-dessus de la Caspienne, tandis que l’on évoque l’envoi d’observateurs de l’OTAN dans le conflit de Transnistrie. Mi-juin 2003, le Sommet de Bruxelles lance sous l’impulsion de Donald Rumsfeld, le secrétaire d’État américain, une réforme profonde du commandement militaire de l’Alliance atlantique; une force d’intervention rapide est créée qui vient empiéter largement sur les missions de son équivalent européen. En mars 2004, la Rada ukrainienne autorise l’accès du territoire ukrainien aux troupes de l’OTAN en cas de besoin et, trois mois plus tard, le 7 juin 2004, Kiev signe un accord permettant aux avions-cargos ukrainiens de transporter les troupes de l’OTAN, ou alliées à l’OTAN, sur leurs théâtres d’opérations. Quant à la Géorgie, les rumeurs d’adhésion à l’Alliance atlantique se font de plus en plus insistantes au fur et à mesure que les relations entre Moscou et Tbilissi se tendent. Le Partenariat pour la paix est sans surprise rapidement perçu par Moscou comme le cheval de Troie de l’OTAN sur le territoire de l’ancienne URSS (Trenin, Note de l’IFRI, n°19) et la perspective d’une adhésion ukrainienne et géorgienne comme un « bouleversement géopolitique colossal », selon les mots du ministre russe des Affaires étrangères, S. Lavrov. Pour son adjoint Alexandre Grouchko, plus généralement[15]  « l’admission des plus proches voisins de la Russie dans l’Alliance affectera sérieusement [ses] intérêts politiques, militaires et économiques et aura un effet négatif sur la situation fragile dans les régions [russes] en crise ». L’OTAN, d’évidence, déborde de sa zone d’influence traditionnelle, non pas de manière coercitive comme semblent le croire les Russes, mais, au contraire, par attraction du modèle et à l’appel des pays de la région.

20 En février 2004, Mikhaïl Margelov, président de la commission du Sénat pour les Affaires internationales, ancien officier du KGB et fils de l’actuel n° 2 des services de renseignement extérieur (SVR), la DGSE russe, résume parfaitement lors d’une conférence à Berlin la vision que la Russie porte sur la politique que l’OTAN mène à ses frontières (RIA Novosti, 23 février 2004). On ne peut être plus explicite : « la Russie est en passe d’être débordée sur son flanc sud-est depuis l’Asie centrale par le PpP qui est en train de se transformer en un programme de coopération militaire. Quant à l’entrée des Pays baltes dans l’OTAN, c’est un coup porté à la Russie depuis le Nord-Ouest qui renforce encore le caractère antirusse de l’Alliance et des élites politiques de ces pays. […] L’OTAN avance rapidement vers la Géorgie et l’Azerbaïdjan sur les frontières sud de la Russie, tout en mettant en place dans le même temps des “relations spéciales” avec l’Ukraine dans le Sud-Ouest ». Mi-2007, la messe semble dite et la cassure nette : « je ne vois pas de domaines dans lesquels la Russie et l’OTAN peuvent coopérer » (MosNews, 11 juillet 2007), lance Sergueï Ivanov en déplacement en Espagne le 11 juillet 2007.

21 La question de l’extension de l’OTAN pousse rapidement sur le devant de la scène européenne celle du traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Le premier traité FCE, dit initial, signé en novembre 1990, entre en vigueur en 1992, c’est-à-dire au lendemain même de la disparition de l’URSS. Ce traité est en conséquence très marqué par une logique de blocs ou de « groupe d’États parties » (OTAN contre Pacte de Varsovie): il impose des limitations de certains types d’armes (dites « éléments limités par traité » ou ELT[16]  par zones et par blocs, pour lesquels est fixé un certain nombre d’ELT, et prévoit des inspections coercitives sur site. Ce FCE initial n’est donc plus adapté à la situation géopolitique de l’après-guerre froide. Moscou le dit « coupé de la réalité » (Ivanov, RFE/RL, 9 février 2004), le qualifie d’« héritage de la guerre froide » (Lavrov, Reuters, 29 juin 2004) ou bien encore d’« instrument de reproduction de l’approche de blocs dans les affaires européennes » (général Balouevskiy). Cette logique de blocs est en partie supprimée en novembre 1999 après l’adoption au Sommet de l’OSCE à Istanbul d’un traité FCE dit adapté. La notion de groupes d’États parties disparaît avec son système de limitations et est remplacée par un système de plafonds territoriaux et nationaux. Comme son prédécesseur, ce traité demeure toutefois lettre morte dans la mesure où les pays de l’OTAN exigent, avant de le ratifier, que Moscou satisfasse aux « engagements d’Istanbul » de novembre 1999, qui prévoient le retrait complet des forces russes de Géorgie (Abkhazie et Ossétie du Sud) et de Moldavie (Transnistrie). La Russie, qui a fermé en 2007 sa dernière base de Géorgie[17] , estime avoir respecté ses engagements et bloque depuis 2002 le retrait de Transnistrie du millier de soldats, reliquat de la fameuse 14e armée du général Lebed, qui y stationnent encore sans statut juridique international clairement identifié[18] . Aujourd’hui, les débats sont dans l’impasse : l’OTAN fait bloc et refuse de revenir sur les « engagements d’Istanbul », tandis que, de son côté, la Russie a décrété le 13 juillet 2007 un moratoire, en théorie illégal[19] , prenant effet dans les 150 jours (12 décembre 2007), par lequel elle refuse dorénavant les inspections des alliés sur son sol et de transmettre tout renseignement sur l’évolution de ses forces armées.

22 Les débats autour de la ratification du FCE adapté sont intimement liés à l’avenir du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) et, dans une moindre mesure, au régime « post-START[20] » et au réexamen du traité SORT. En annonçant en décembre 2001 leur volonté de sortir du traité ABM de 1972 qui interdit tout bouclier antimissiles, les Russes estiment que les Américains ont signifié leur volonté d’abandonner la logique de la dissuasion nucléaire stratégique. Non seulement, selon l’analyse faite à Moscou, l’annonce américaine rend désormais possible l’utilisation d’armes nucléaires tactiques contre des puissances conventionnelles, mais elle fait également perdre à la Russie son rôle d’interlocuteur privilégié de Washington dans le domaine nucléaire. La Missile Defense (MD) est au cœur de cette politique américaine[21] , tout comme le sont les nouvelles armes nucléaires tactiques que les États-Unis développent depuis plusieurs années dans le but d’effectuer des frappes dites « chirurgicales ». Plus généralement, le nouveau paysage de l’Arms Control, formaté par les traités START II (janvier 1993) puis SORT (mai 2002) dont les clauses obligent la Russie à réduire son arsenal à respectivement 3500 et 1700-2200 têtes, se transforme aujourd’hui en piège pour la dissuasion russe avec l’apparition de la MD et la rapide attrition des vecteurs nucléaires stratégiques russes. Les généraux russes craignent en effet qu’après une première frappe américaine la « frappe en second » russe ne soit plus assez puissante pour franchir la barrière formée par la défense antimissiles adverse. Le traité SORT, contrairement à START II, avantage pourtant la force de dissuasion russe vieillissante au sens où il autorise le maintien sur les ICBM de charges nucléaires à trajectoire multiple (MARV) et variable (MIRV) (moins de missiles, mais plus de têtes). Mais cet avantage cache, aux yeux des Russes, un grave défaut : il ne comprend aucune clause juridiquement contraignante et prévoit seulement un comptage des têtes nucléaires. Moscou demande donc un retour au comptage par vecteurs selon la logique de START et le lancement de négociations sur un nouveau traité qui remplacerait à la fois SORT et START. En fait, il semble que la Russie n’ait accepté de signer le traité SORT qu’autant qu’il était lié par les procédures contraignantes du traité START. Cette clause est aujourd’hui en passe de devenir caduque avec l’expiration en décembre 2009 du dernier grand traité de la guerre froide.

23 L’installation d’éléments de la Missile Defense américaine (un radar et 10 missiles intercepteurs) en Europe centrale est une conséquence du retrait de Washington du traité ABM (de 1972) en décembre 2001, trois mois après les attentats du 11 septembre 2001[22]. En 2002, ce qui n’était encore qu’une National Missile Defense (NMD) s’internationalise et s’étend aux territoires européen et japonais. Comme le programme de chasseurs-bombardiers F-35, et peut-être avec la même volonté de rendre les alliés dépendants de la technologie américaine, la MD est ouverte aux industriels européens. Australiens, Britanniques, Japonais, Danois y participent. Le système repose sur une combinaison de systèmes composée de moyens de détection et de surveillance (satellites et radars) et de destruction en vol des missiles (lasers et missiles intercepteurs)[23] . Ces systèmes sont basés sur les territoires américain (Californie, Alaska, etc.) et britannique et au Groenland. Des intercepteurs sont également déployés dans le Pacifique à bord de frégates Aegis. Parallèlement au projet américain, l’OTAN développe son propre programme de défense antimissiles de théâtre destiné à couvrir les déploiements de forces (ALTBMD). Moscou a en vain demandé à participer à ce programme en février 2001[24] . Les craintes des Russes vis-à-vis de la MD sont nombreuses. Ils y voient tout d’abord une menace contre l’équilibre général des grands accords internationaux de désarmement sur lesquels s’appuie leur équilibre stratégique. Ils craignent ensuite, pêle-mêle : qu’elle ne pousse Pékin à se lancer dans une course aux armements stratégiques[25] ; qu’elle ne serve de tremplin au déploiement d’armes spatiales hautement sophistiquées – que la Russie ne saurait construire et déployer –, et à la surveillance de l’espace aérien russe, qu’elle rende inefficace une frappe en second, on vient de l’évoquer, ne puisse détecter et détruire leurs ICBM pendant leur phase de propulsion et que les missiles ne viennent à être utilisés en tant qu’armes antisatellites (ASAT). Les conséquences des retombées sur le sol russe d’une interception d’un missile nucléaire, ou même conventionnel, ne sont pas non plus à négliger. Enfin, aspect plus politique, Moscou veut éviter que la MD n’ancre les pays de l’OTAN dans la politique de sécurité américaine.

24 La question du Kosovo n’a, à première vue, qu’un lien indirect avec la sécurité russe. Ce lien existe pourtant. Moscou cherche en premier lieu à éviter la création d’un précédent juridique qui pourrait être repris par des mouvements autonomistes ou indépendantistes dans certaines régions de la Fédération (Tchétchénie, Tatarstan, Bachkortostan, etc.), mais aussi par des minorités ethniques – y compris russes – installées dans l’espace postsoviétique, provoquant sa déstabilisation. L’appréhension russe est si forte que Moscou n’a jamais tenu pour solide l’argumentaire des diplomates occidentaux selon lequel l’indépendance du Kosovo ne saurait en aucun cas constituer un précédent juridique transposable à d’autres régions du monde[26]. L’indépendance du Kosovo représente en tout cas, aux yeux des Russes, une violation de la Charte des Nations unies et des clauses de l’Acte final d’Helsinki. Le statu quo kosovar est ensuite recherché par la diplomatie russe pour autant qu’il permet de continuer à préserver le gel des conflits de Moldavie et de Géorgie. En cas d’indépendance unilatérale du Kosovo, Abkhazes, Transnistriens et Sud-Ossètes risquent de demander officiellement la reconnaissance de leur propre indépendance. Le refus russe de reconnaître l’indépendance du Kosovo révèle également une forte détermination à refuser de « sanctifier » par cette reconnaissance l’opération menée par l’OTAN en 1999 (hors article 5 et sans mandat de l’ONU[27]).

25 Enfin, cette politique contient un important volet économique. L’« effet domino » provoqué par l’indépendance kosovare sur l’ensemble du territoire de l’ex-Yougoslavie (Lasserre, Le Figaro, 12 décembre 2007) freinerait en effet pour des années les projets énergétiques (gazoducs Blue Stream et South Stream, achat de raffineries) et, plus généralement, économiques russes dans la région (secteur bancaire, armement, restructuration de la dette) (Gazeta et Vremia Novostï, 13 décembre 2007). Il importe donc de conserver la Serbie dans l’orbite géopolitique russe à la fois pour l’encourager à refuser toute concession à l’OTAN, à l’UE et aux États-Unis, pour rassurer les investisseurs russes dans la région et pour utiliser ce pays comme une plate-forme économique vers les autres pays des Balkans.

26 Il y a un lien direct entre, d’une part, les propositions faites fin octobre 2007 par Daniel Fried, le vice-secrétaire d’État américain pour les Affaires européennes et asiatiques, sur la possibilité de Washington de renoncer à son projet de MD en Europe centrale au cas où Moscou réussirait à convaincre l’Iran d’abandonner son programme nucléaire, l’instauration à la même date de sanctions américaines contre des banques iraniennes utilisées, entre autres, pour payer à la Russie les armements récemment achetés, et, d’autre part, l’« offre spéciale » qu’aurait faite le président Poutine le 16 octobre 2007 à Téhéran, le voyage effectué par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, quinze jours plus tard, suivi de la livraison rapide d’uranium à la centrale de Bouchehr, une affaire pourtant bloquée depuis plusieurs années.

27 Vis-à-vis de l’extension de l’OTAN et de ses phénomènes corrélés (MD, FCE/FNI), la réaction russe est progressive, faite de coopérations, de semi-menaces, de fausses concessions et de passages à l’acte. Aux appels à la coopération régulièrement lancés par le président Poutine, au moins jusqu’à la fin 2006, répondent les discours de fermeté, voire de fermeture, du ministre de la Défense, puis premier vice-Premier ministre, Sergueï Ivanov. OTAN et États-Unis ne font qu’un, ou plutôt les États-Unis font l’OTAN, et les généraux et l’élite politique russes s’en méfient toujours autant[28] . En novembre 2001, alors que certains analystes célèbrent la « grande alliance »[29]  entre Moscou et Washington, Sergueï Ivanov dresse un état des lieux moins reluisant : « nous ne sommes pas ennemis, mais nous ne sommes pas non plus des alliés. Nous n’appartenons pas au même bloc » (RIA Novosti, 20 novembre 2001).

28 L’officieuse doctrine militaire d’octobre 2003 est plus précise encore. Sans ambiguïté aucune, l’OTAN demeure « un » ennemi, une menace, surtout depuis le Sommet de Reykjavik de mai 2002, au cours duquel a été officialisé le concept de missions « hors zone » et hors article 5 (sécurité et stabilité) qui viennent s’ajouter aux traditionnelles missions « article 5 » (défense collective). La multiplication des opérations de recours à la force, sans mandat des Nations unies et sans l’aval des institutions internationales traditionnelles, est analysée par Moscou en termes de danger pour la stabilité du monde. La modernisation des forces armées nationales joue ici un rôle primordial pour une intégration de la Russie dans ce « nouveau système des relations internationales ». Si l’Organisation atlantique demeure une alliance militaire dotée d’une doctrine offensive, la Russie doit réviser ses doctrines militaires et renforcer ses forces, y compris nucléaires. Ce discours est toujours valable et suivi de faits. Les Russes vont pourtant accepter l’installation des forces de l’OTAN en plein cœur de l’Asie centrale, en Ouzbékistan et au Kirghizstan. Il est vrai qu’elle sert leurs intérêts en leur permettant de se débarrasser de la menace des Talibans à peu de frais. C’est tout le sens des paroles d’A. Arbatov, le vice-président de la commission de la Défense de la Douma : « Aujourd’hui, on a la possibilité unique d’éliminer les Talibans par le biais des États-Unis et de l’Alliance du Nord. Si l’on n’élimine pas les Talibans aujourd’hui, dans l’avenir on devra participer à une guerre beaucoup plus dure et combattre les Talibans de nos propres mains[30] . »

29 Cette vision négative de l’Organisation atlantique n’empêche toutefois pas la coopération. Celle-ci, très formalisée, se déroule à l’intérieur du Conseil OTAN-Russie (COR)[31] , depuis 1997 principal lieu de consultation entre les deux parties, dont l’objectif central est « de [les] faire parvenir à des degrés de plus en plus hauts de confiance, en servant de mécanisme de consultations franches et régulières » (Manuel de l’OTAN, 2001).

30 Incapable de s’opposer à l’extension de l’OTAN, la Russie tente tout d’abord de s’immiscer dans la politique de l’Alliance, en tant qu’acteur disposant d’un pouvoir décisionnel, afin de transformer l’Alliance en une organisation politicosécuritaire, et non plus militaire, ou du moins d’obtenir un partenariat ou une coopération élargie. Cette politique est un échec : cette tactique ne lui permet pas d’infléchir un tant soit peu la politique de son adversaire, telle qu’elle est définie par ses membres et en tout premier lieu les États-Unis. L’OTAN s’étend en 1999 et en 2004 à de nouveaux pays d’Europe centrale et orientale, et aborde l’Asie centrale et le Caucase après septembre 2001. La réforme de juin 2003, déjà évoquée, de son commandement militaire et la création d’une force d’intervention rapide concurrençant celle de l’UE dans le cadre de l’Objectif global de 1999[32] , mesures entreprises après le Sommet de Bruxelles, viennent ensuite ruiner la tentative de Moscou d’équilibrer la puissance de l’OTAN par la PESD européenne.

31 Le président Poutine utilise la puissance chinoise pour contrebalancer celle de l’Alliance. Un traité « de bon voisinage, d’amitié et de coopération » a déjà été signé avec Pékin en juillet 2001, suivi en avril 2002 d’un « partenariat stratégique ». Un premier exercice russo-chinois, très médiatisé, est ensuite organisé en août 2005 dans la presqu’île de Changdong. Cette alliance de circonstance n’est cependant pas sans risque pour Moscou. Pour tenter de canaliser la politique chinoise dans sa zone d’influence traditionnelle, la Russie développe donc ses relations avec son immense voisin par l’entremise de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), créée en juin 2001[33] . Parallèlement, les coopérations technologiques avec l’Inde sont accrues, accélérées, et des armes plus sophistiquées que celles vendues aux Chinois sont livrées aux forces armées indiennes. Les coopérations militaro-sécuritaires sont également encouragées au sein de la CEI. trimestre2008. L’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC)[34]  présentée comme le « bras armé de la CEI », voit le jour le 28 avril 2003.

32 Cependant, la coopération avec l’OTAN est prônée par V. Poutine lui-même. « Il n’y a pas d’autre solution qu’une coopération élargie sur un pied d’égalité avec l’Union européenne et l’OTAN », lance-t-il ainsi aux ambassadeurs russes réunis en congrès annuel en juillet 2004 (Interfax, 12 juillet 2004). Paradoxalement, alors que les relations se tendent de part et d’autre, les coopérations demeurent nombreuses dans le cadre du COR et dans des domaines qui peuvent être très sensibles : défense ABM tactique, lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et la prolifération des armes de destruction massive (échange de renseignements), transport des troupes de l’OTAN vers le théâtre afghan[35] , etc. Mais tout cela n’a pas grand effet. La plupart des exercices mis en œuvre ne sont pas d’une grande complexité technique; ils n’en contribuent pas moins à entretenir les mesures de confiance. La dégradation des relations entre les deux parties, sensible en 2007, pourrait toutefois porter un coup fatal à ces exercices. Moscou a ainsi demandé à ne plus y participer en tant que membre mais dorénavant en tant qu’observateur, voire a, dans certains cas, annulé sa participation. Il faut probablement y voir le résultat des tensions géopolitiques en cours, mais également de l’échec russe à étendre les domaines de compétence du COR à des sujets touchant au cœur même de la politique de l’OTAN.

33 Ce dernier point nous amène aux tentatives russes de toucher à l’essence même de l’Organisation atlantique. Plusieurs méthodes sont ici utilisées. La première consiste à tenter de réduire les missions de l’OTAN à la lutte contre le terrorisme ou de faire de l’Alliance une organisation politico-sécuritaire centrée sur l’Europe. C’est la « New Antiterrorism Organization » (NATO) souhaitée par S. Ivanov[36]  ou l’OTAN du ministre des Affaires étrangères S. Lavrov, « organisation à dominance politique, développant les forces militaires de l’Union européenne et accroissant de façon significative la coopération avec la Russie » (RIA Novosti, 25juin 2004). L’initiative, lancée en juin 2005 par le secrétaire général de l’OTAN, visant à renforcer la composante politique de l’organisation en développant une coopération plus active avec l’ONU et l’Union européenne et en s’ouvrant à un partenariat stratégique avec la Russie[37]  a ainsi trouvé un écho très favorable à Moscou. Espoir vite déçu, cependant. Deuxième méthode : une tentative de faire de la CSCE/OSCE une « instance supérieure en matière de sécurité européenne », selon l’expression utilisée en mai 1993 par le général Gratchev, le premier ministre de la Défense russe, chapeautant et l’OTAN et les structures militaires de la CEI. L’OTAN se transformerait ainsi en un club politique, en une sorte d’« OSCE armée » pour reprendre le mot d’un responsable de l’Association pour le traité de l’Atlantique nord (ATA)[38] . Toujours pour affaiblir l’Alliance, le renforcement des missions politico-militaires de l’OSCE est aussi prôné via une réactualisation de ses mesures de confiance et de sécurité (MDCS). Pour atteindre ce but, Moscou propose lors du Sommet de l’OSCE de Madrid en novembre 2007 la création d’une charte transformant l’organisation en une véritable structure régionale axée sur la dimension politico-militaire. Parallèlement, la « politique des doubles standards » de l’OSCE – comprendre sa propension trop affirmée à se mêler de défense des droits de l’homme dans l’espace postsoviétique – est attaquée. Fin octobre 2007, V. Poutine lance l’idée de la création d’un groupe de travail chargé de réformer le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH) de l’OSCE (Interfax et Itar-Tass, 26 octobre 2007) afin que ses missions soient dorénavant soumises au veto des pays membres. Certains journaux font également état d’une possible adhésion de la Russie à l’OTAN « sur le modèle français », qui lui permettrait de participer à toutes les activités de l’Alliance à l’exception des opérations militaires (Kommersant, 8 décembre 2005). Le 5 février 2006, devant la 42e session de la Wehrkunde, S. Ivanov n’a d’ailleurs pas exclu qu’une telle adhésion puisse se faire « dans le futur », mais en tant qu’« État eurasiatique » maintenant des liens forts avec la Chine et l’Inde (RIA Novosti, 5 février 2006).

34 Autre méthode : la découverte par Moscou, au début des années 2000, de la PESD européenne. Dans un premier temps, la Russie voit d’un bon œil l’émergence d’une Europe de la Défense, « moins dépendante des États-Unis que ne l’est l’OTAN » (général Balouevskiy), qui viendrait supprimer le danger otanien aux frontières de la Fédération. Moscou connaît la faiblesse intrinsèque de l’Europe de la Défense et sa dépendance envers les armements fournis par Washington. Il propose donc, afin de la rendre indépendante (des États-Unis), de créer une défense antiaérienne protégeant l’ensemble du continent grâce à des missiles russes, et de lui livrer des avions de transport stratégique en lieu et place des C-17 et autres A-400M. L’opération tourne court face à la solidarité euro-atlantique, à la préoccupation des Européens de rechercher des accords de coopération avec l’OTAN (accords dits de Berlin +, 2002), mais aussi parce que les attentats du 11 septembre 2001 viennent redonner à l’OTAN une importance stratégique nouvelle. Une politique de relations bilatérales avec les pays de la « vieille Europe », selon la formule de George Bush, est alors lancée par les Russes afin d’affaiblir l’axe euro-atlantique. Quant aux pays de la « nouvelle Europe », du moins ceux qui ne sont pas utiles à la politique énergétique russe (la Bulgarie par exemple) et la Géorgie, ils sont visés par des mesures de rétorsion diverses et variées (embargo sur la viande polonaise, les vins géorgiens et moldaves, campagnes de diffamation des Pays baltes, cyberattaques, coupures de gaz, etc.). Parallèlement, les pressions sur les voisins de la CEI se font insistantes, Moscou se déclarant prêt, par exemple, à mettre fin aux partenariats industriels, héritages du régime soviétique. S. Ivanov menace ainsi le 10 juin 2005 l’Ukraine de lui retirer la construction de moteurs de navires, d’hélicoptères, de pièces détachées pour missiles, etc. (RIA-Novosti, 10 juin 2005), tandis que des manifestations anti-OTAN sont attisées en sous-main en Crimée à l’occasion d’escales de navires américains. On notera ici le double discours de Moscou qui, d’une part, exige que soit respectée la primauté des organisations internationales[39] , afin de lui permettre de bloquer l’avancée des dossiers en jouant sur les divergences de points de vue entre alliés ou de son droit de veto, et qui, d’autre part, ne respecte pas elle-même cette exigence et développe une diplomatie bilatérale parallèle afin de renforcer ses positions sur ces mêmes dossiers.

35 Un parfait jeu de miroir se met donc en place entre l’Asie et l’Europe, reflet de la politique multipolaire voulue par Moscou. L’Accord de Shanghai d’avril 1996[40]  et celui de Moscou d’avril 1997[41]  font ainsi écho à l’Acte fondateur de mai 1997 et au Sommet de l’OTAN de Madrid de juillet 1997[42] . Les Sommets de Reykjavik du 14 mai 2002, au cours duquel le CCP devient COR, et de Prague du 21 novembre 2002 (nouvel élargissement) répondent à celui de la CEI de mai 2002 à Douchanbe qui crée l’OTSC. Quant au traité « de bon voisinage, d’amitié et de coopération » signé avec la Chine, qui voit la mise en place de huit domaines de coopération (économie/commerce, énergie, technologie militaire, transport, sciences, espace, etc.), il sonne comme la répétition des quatre « espaces communs » lancés lors du Sommet Russie-UE de Saint-Pétersbourg en mai 2003. Dès 2003, ce n’est pas un hasard, la Russie tente de faire de la coopération entre l’OCS, l’OTSC et l’OTAN l’un des axes majeurs de sa diplomatie. Ces propositions ne trouvent cependant aucun écho à Mons, où nul n’est dupe des manœuvres russes.

L’ÉCHEC DES CONTRE-PROPOSITIONS À LA MISSILE DEFENSE

36 Depuis le refus du Sénat américain en octobre 1990 de ratifier les protocoles additionnels de START-II et du CTBT (Comprehensive Test Ban Treaty[43]) et l’annonce par le gouvernement Clinton du lancement du projet de NMD en juillet 1999, qui induit de fait une modification ou une sortie du traité ABM, Moscou craint une nouvelle course aux armements. La réaction russe est tout d’abord diplomatique : en 2000 un « système global de contrôle des missiles et de la technologie des missiles » est proposé par la Russie dans le droit fil des déclarations faites par B. Eltsine, lors du Sommet du G8 de Cologne en juin 1999, qui visaient à renforcer le MTCR[44] . Parallèlement, Moscou se déclare prêt à réduire le nombre de ses ogives nucléaires de 4000 à quelque 1500, en échange de l’abandon de la MD, et à ratifier START II (Frankfurter Rundschau, 26 janvier 2000). Plus tard, en juin 2000 à Rome, V. Poutine, nouvellement élu président, avance l’idée de création en Europe d’un système commun antimissiles non stratégiques, qui ne menacerait donc pas le traité ABM. La manœuvre échoue, mais Moscou n’en continue pas moins d’aligner les projets, tout en menaçant, déjà, de se retirer du traité FNI.

37 La politique russe contre le projet de MD, faite de propositions techniques et de menaces militaires, cache une autre tentative de découpler les Européens de leurs alliés américains. Après la présentation officielle du projet d’implantation d’éléments de la MD faite par Washington aux gouvernements tchèque et polonais le 22 janvier 2007, la partie russe réagit ainsi en proposant l’utilisation des radars ABM de Gabala (Azerbaïdjan) et d’Armavir (Russie)[45] . La manœuvre vise ainsi à mettre les États-Unis en porte à faux vis-à-vis de leurs alliés polonais et tchèque et à prendre avantage du fait que les Européens n’ont pas arrêté de position commune face au projet MD[46] et poursuivent en ordre dispersé le développement de missiles de défense de théâtre[47] (TMD). C’est pourquoi les États-Unis, le secrétaire général de l’OTAN, la Pologne et la République tchèque présentent le dossier comme une question trilatérale qui n’implique que Washington, Varsovie et Prague. La proposition émise par Poutine en juin 2000 sert, d’évidence, de fil rouge à la diplomatie russe dans ce dossier.

38 Moscou privilégie le traité FCE adapté car, contrairement au traité dit initial, il permet des déploiements dépassant ponctuellement les plafonds fixés et l’accession de nouveaux États parties. Ratifié par les pays occidentaux, il permettrait donc à la Russie de régulariser ses dépassements de quotas dans le Nord-Caucase et ouvrirait la porte à une adhésion des Pays baltes et de la Slovénie. Le blocage russe sur ce dossier est d’autant plus total que les alliés de l’OTAN ont jusqu’à présent fait bloc pour contrer les revendications de Moscou et que Washington semble montrer peu d’intérêt au traité ou du moins fait du respect des « engagements d’Istanbul » une question de principe. Pourtant, côté russe, moratoire n’est pas synonyme de retrait, mais, au contraire, de porte ouverte. L’arrêt du retrait russe de Transnistrie, après la fermeture des bases de Géorgie, n’est qu’une réaction face à l’intransigeance américaine. Les exigences russes sont claires. Le général Balouevskiy en donne la liste lors de la dernière session du COR en novembre 2007 : levée des limites de flanc appliquées à la Russie, ratification et application du FCE adapté à partir du 1er juillet 2008, puis renégociation d’un autre traité de désarmement conventionnel, adhésion des Pays baltes, négociation de nouvelles limites de bloc pour l’OTAN afin de compenser l’accession des nouveaux pays membres et l’installation des bases américaines (en Roumanie et en Bulgarie).

39 La première demande, celle portant sur la levée des limites de flanc appliquées à la Russie, va au-delà de la seule ratification du FCE adapté. Certains alliés, comme la Turquie par exemple, refusent catégoriquement cette possibilité, tandis que d’autres soulignent qu’ils sont déjà au-dessous de leur plafond.

40 Dès que les difficultés sont apparues dans les dossiers FCE et MD, Moscou a presque d’emblée menacé de se retirer du traité FNI sur les missiles de portée intermédiaire (IRBM). Au début de 2001, ces mêmes menaces visaient à empêcher Washington de se retirer du traité ABM. Celles-ci ne sont donc pas liées au seul traité FCE ou à l’installation antimissiles en Europe centrale comme l’actualité semble le laisser croire. La Russie vise un autre but que celui de faire pression sur l’OTAN et Washington pour les obliger à infléchir leur politique. Enfin, dans tous ces dossiers, la diplomatie classique est étayée par un discours sciemment provocateur, mêlant menaces militaires et fausses rumeurs sur les armements en cours de développement, et destiné en premier lieu aux opinions publiques occidentales.

CONCLUSION

41 Ces événements sont d’autant plus significatifs de la dégradation des relations entre l’UE, les États-Unis et la Russie que celles-ci sont également très tendues dans le domaine politico-économique[48]. Cette accumulation de tensions, aux accents de guerre froide, qui n’empêche paradoxalement pas de remarquables coopérations bilatérales, surtout dans le domaine énergétique, avec l’Union européenne, remet sur le devant de la scène européenne et, plus largement, mondiale une « question russe » que l’on croyait dépassée. D’évidence, le durcissement de la position diplomatique russe suit la courbe ascendante des prix du pétrole et du gaz : plus la Russie affermit son économie et plus elle tend à imposer une vision des relations internationales toujours marquée du sceau de l’histoire russe et de la culture politique soviétique, dans leurs dimensions autoritaire et totalitaire. Sur un continent voué, disait-on, au projet politique qu’incarne l’Union européenne, le retour de l’influence russe provoque par contrecoup un renforcement de celle des États-Unis et, partant, du rôle de l’OTAN, au détriment du projet en question.

42 Cette politique d’obstruction systématique et de refus tactique de la coopération mise au service d’intérêts stratégiques immédiats, loin de contribuer au règlement des problèmes, contribue au contraire à les perpétuer, voire à les aggraver. Quant à la gestion russe de la question séparatiste abkhaze et sud-ossète, par exemple, elle est cynique pour un pays qui défend officiellement l’intégrité territoriale géorgienne. Cette politique est révélatrice, à la fois, de la faiblesse intrinsèque de la Russie et de la nécessité qui en découle d’éviter à ses frontières la constitution d’ensembles géopolitiques puissants. Car ce pays, qui se classe par son PIB quelque part entre l’Italie et l’Espagne, n’a, du moins pour l’instant, pas les moyens de ses ambitions politiques, économiques et militaires. La Russie cherche donc, grosso modo, à écarter les États-Unis du théâtre européen, à affaiblir l’OTAN, à maintenir en l’état les dossiers séparatistes kosovar, moldave et géorgien, et à contourner la politique de l’UE, de l’OTAN et de l’OSCE à son encontre par des relations bilatérales avec les pays européens. De même les grands traités de désarmement doivent être prorogés car ils permettent à Moscou de parler d’égal à égal avec Washington.

43 Cette politique – il convient d’insister sur ce point – est avant tout utilisée par les dirigeants actuels pour se perpétuer à la tête de l’État. Ceux-ci, afin de protéger un pouvoir qu’ils savent fragile, ont sciemment maintenu en vie des pans entiers de la culture politique traditionnelle soviétique au lieu de favoriser l’évolution des mentalités par le développement de la démocratie. Pour survivre cette « élite » a besoin d’imposer en Russie même un régime politique autoritaire, créateur de stabilité politique et sociale, et de projeter sur la scène internationale une image de puissance. En ce sens, l’élection de D. Medvedev à la tête de l’État en mars dernier ne changera probablement rien à cet état de fait, dans la mesure où les mêmes hommes demeureront en place. Rendue surtout réalisable par le cours des matières premières, cette politique est cependant fragilisée par sa nature même. Sur le plan intérieur, le régime autoritaire réduit l’influence des institutions politiques, tandis que la stabilité ne se maintient qu’autant que V. Poutine demeure assez puissant pour assurer l’équilibre entre les différents groupes politicoaffairistes de son entourage. Quant à la politique industrielle, du moins celle des grands groupes dits publics, elle semble surtout s’organiser autour des intérêts particuliers de leurs véritables propriétaires, c’est-à-dire l’« élite » politique elle-même, sous prétexte de défendre les intérêts stratégiques de l’État. Sur le plan extérieur, elle génère les phénomènes qu’elle prétend combattre : c’est son caractère même, et les gesticulations militaires qu’elle sous-tend, qui poussent dans l’OTAN les pays d’Europe de l’Est et la Géorgie, demain l’Ukraine voire peut-être la Suède et la Finlande, qui incite l’Islande à renforcer sa collaboration bilatérale avec les États-Unis et à installer des radars américains sur son sol, et les voisins d’Asie centrale à se rapprocher de la Chine et, pour certains d’entre eux, des États-Unis. Cette politique est également très risquée quand elle prend pour cible une Europe qui a besoin du gaz russe mais qui pourvoit à «40% des recettes de l’État russe et près de 75 à 80% de ses recettes d’exportation[49] ». Les liens créés ces dernières années avec l’Alliance atlantique[50]  et les États-Unis[51]  finiront peut-être par effacer dans l’esprit des hommes politiques et des militaires russes ces représentations géopolitiques héritées de la guerre froide. Cette évolution sera toutefois lente dans la mesure où ces liens permettent aujourd’hui à la Russie d’endosser dans l’arène internationale les vêtements de l’URSS, dans la mesure, également, où l’OTAN lui est nécessaire pour mettre en scène sa puissance, mesurer sa force militaire et son niveau technologique.

44 La politique de sécurité russe est surtout génératrice d’images de puissance plutôt que de puissance réelle. Non seulement cette politique ne peut pallier la réalité – trop forte dépendance des exportations d’énergie, attrition rapide des armements, économie fragile –, mais elle contribue, derrière les apparences, à miner encore cette réalité.  

Acronymes

ABM : Anti Ballistic Missile (traité)
ADM : Armes de destruction massive
AIEA : Agence internationale de l’énergie atomique (ONU)
APEC : Asia-Pacific Economic Cooperation
ASEAN :Association des Nations d’Asie du Sud-Est
BIDDH : Bureau des Institutions démocratiques et des Droits de l’homme (OSCE)
CEI : Communauté des États indépendants (ex-URSS)
COR : Conseil OTAN-Russie
CTBT : Comprehensive Test Ban Treaty

ELT : Eléments limités par traité (traité FCE)
FCE : Forces conventionnelles en Europe
FMI : Fonds monétaire international
FNI : Forces nucléaires intermédiaires
FSB : Service russe de renseignement intérieur
GRU : Service de renseignement militaire
ICBM : Intercontinental Ballistic Missile/missile balistique intercontinental
IRBM : Intermediate-range Ballistic Missile/missiles de portée intermédiaire
MARV : Charge nucléaire à trajectoire multiple
MD : Missile Defense
MDCS : Mesures de confiance et de sécurité

MIRV : Charge nucléaire à trajectoire variable
OCI : Organisation de la Conférence islamique
OCS : Organisation de coopération de Shanghai
OTSC : Organisation du traité de sécurité collective (CEI)
PESD : Politique européenne de sécurité et de défense
PpP : Partenariat pour la paix
R & D : Recherche et développement
SAARC : South Asian Association for Regional Cooperation
SORT : Strategic Offensive Arms Reduction Treaty/traité de désarmement stratégique
START : Strategic Arms Reduction Treaty/traité de désarmement stratégique

SVR : Service russe de renseignement extérieur

[1] Ce traité, signé en 1987 par la Russie et les États-Unis, porte sur l’élimination complète des missiles sol-sol d’une portée comprise entre 500 et 5500 km. C’est dans le cadre de ce traité que sont, par exemple, détruits les fameux SS-20 et autres Pershing II. C’est un texte historique au sens où il a ouvert la voie au traité stratégique START et à son régime de vérification contraignant selon le principe des inspections sur site.

[2] Conférence sur la politique de sécurité de Munich, réunion informelle organisée chaque année par les autorités allemandes et surnommée le « Davos de la défense ».

[3] Le traité de désarmement stratégique SORT (Strategic Offensive Arms Reduction Treaty) a été signé par les États-Unis et la Russie à Moscou en mai 2002.

[4] L’article 2 du traité SORT précise en effet que le traité START demeure applicable, y compris pour ce qui concerne les dispositions relatives aux inspections et aux vérifications. Les procédures de vérification de SORT sont donc celles adoptées pour START I, concession américaine aux Russes.

[5] Généralement traduit par « génie national », le narodnost est l’une des composantes de la doctrine de la Nationalité officielle choisie par le régime tsariste en 1833. Ce terme implique l’idée de communauté d’un peuple, organisée autour du tsar.

[6] La Russie adhère au Partenariat pour la Paix (PpP) en 1994. Le PpP est une initiative destinée à promouvoir la coopération entre l’OTAN et tous les pays partenaires.

[7] Voir Alexeï Arbatov, par exemple, le directeur du Centre de prévision politique et militaire de l’IMEMO.

[8] Voir sur le sujet l’interview donnée à Die Welt le 13 novembre 2007 par l’analyste politique Gleb Pavloskiy.

[9] Voir leur site internet : http :// www. ctec. ru.

[10] GRU : service de renseignement de l’armée.

[11] Concept national de sécurité de janvier 2000.

[12] Roumanie, Slovaquie, Bulgarie, Slovénie, Estonie, Lituanie et Lettonie.

[13] Pendant le Conseil de l’OTAN de Bruxelles du 17 mars 2004 il a été décidé le déploiement d’appareils de combat sur l’aéroport lituanien de Zokniai.

[14] Dans le cadre de l’accord de 1997, la flotte russe de mer Noire est autorisée à stationner en Crimée, dans le port de Sébastopol, jusqu’en 2017.

[15] Déclaration lors de la 3e conférence de révision du traité FCE (Interfax du 26 octobre 2006).

[16] Chars, pièces d’artillerie, véhicules blindés de combat, avions de combat et hélicoptères d’attaque.

 

[18] Ces soldats assurent plus particulièrement la garde des immenses dépôts de munitions de Colbasna.

[19] L’article 19 n’évoque qu’un retrait du traité et non pas un moratoire ni une suspension. Celui-ci doit être annoncé 150 jours à l’avance et argumenté. Le sous-chapitre 3 de l’article 19 prévoit toutefois qu’un État peut se retirer si un autre État partie au traité accroît, en dehors des limites prévues par le traité, ses chars, véhicules blindés, son artillerie et ses aéronefs, tels que définis dans l’article II du traité.

[20] Le traité de désarmement stratégique START I (Strategic Arms Reduction Treaty) a été signé entre Washington et Moscou en 1991, START II en 1993.

[21] La National Missile Defense (NMD) a été autorisée le 25 juillet 1999 par le Congrès américain. L’implantation géographique des radars du projet NMD, ainsi que le nombre de têtes nucléaires stratégiques que conservera Washington (environ 2000) après la signature du traité SORT de mai 2002, montrent que la Russie demeure le principal pays visé par ce projet, même si la Nuclear Posture Review du département américain de la Défense et du département d’État de janvier 2002 désigne clairement la Chine, la Syrie, l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord et la Libye comme des cibles potentielles.

[22] Dans la mesure où le traité ABM interdisait la mise en place de défenses stratégiques antimissiles.

[23] Pour une analyse politique de ces systèmes voir Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’Europe et le bouclier antimissiles américain », novembre 2007, disponible sur le site internet de l’Institut Thomas More.

[24] La proposition initiale est cependant faite par V. Poutine le 16 juin 2000 à Berlin.

[25] Pékin a en fait peu de missiles intercontinentaux capables de frapper le territoire américain, mais dispose, par contre, de nombreux missiles sol-sol de portée intermédiaire (IRBM) pointés sur l’Inde et la Russie.

[26] L’UE estime que le cas du Kosovo est sui generis, c’est-à-dire qu’il ne peut être appliqué à aucun autre dossier. Bruxelles s’appuie en particulier sur le statut de province autonome du Kosovo, défini par la Constitution yougoslave de 1974 qui lui conférait une certaine autonomie dans le cadre de la République de Serbie, ainsi que sur l’encadrement par l’ONU du processus de son ensemble. détermination du statut censé cautionner une démarche de la communauté internationale dans

[27] L’intervention « Force alliée » de l’Alliance atlantique (mars à juin 1999) n’est légitimée qu’a posteriori (10 juin 1999) par la résolution 1244 des Nations unies.

[28] Selon un sondage paru en avril 2004, près de 90% de l’élite politique russe est opposée à l’extension de l’OTAN (Pravda. ru du 29 avril 2004).

[29] Voir, par exemple, Pierre Lorrain, L’Incroyable Alliance Russie-États-Unis, Éditions du Rocher, 2002, ou Alexandre Adler, « Russie et États-Unis, la grande alliance », Courrier International, 17 septembre 2002.

[30] Cité par Patrick Karam, Asie centrale, le nouveau Grand Jeu, L’Harmattan, p. 207.

[31] Le COR (NRC en anglais) fonctionne selon la règle du consensus. Il est présidé par le secrétaire général de l’OTAN et se réunit au moins une fois par mois au niveau des ambassadeurs et des représentants militaires, deux fois par an au niveau des ministres de la Défense Hérodote ambassadeurs. Il supervise également les activités des experts. Preparatory Committee) se réunit au moins deux fois par mois afin de préparer les débats des

[32] L’Objectif global d’Helsinki vise, à l’horizon 2003, à assurer à l’UE la capacité de déployer 60000 hommes sur un théâtre d’opérations extérieur, en moins de deux mois et pendant une période d’un an. Dans le cadre de l’Objectif 2010, il est défini de manière plus qualitative avec la mise sur pied de battle groups, dits GTIM 1500, interopérables et réactifs, mais c’est aussi une redéfinition à la baisse de l’exigence posée à Helsinki. Il faut enfin rappeler que les capacités militaires sont nationales et les pays simultanément membres de l’UE et de l’OTAN peuvent les mettre à disposition de ces deux structures. Les engagements contractés dans le cadre de l’OTAN sont cependant plus exigeants que ce qui se fait dans l’UE (J.-S. Mongrenier, interview du 15 décembre 2007).

[33] Organisation de coopération de Shanghai contre « le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme ». En sont membres : la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Anciennement « Accords de Shanghai ».

[34] L’OTSC a été créée le 30 avril 2003 lors du Sommet de Douchanbe par les pays signataires du traité de sécurité collective de 1992 (membres : Russie, Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizstan et Tadjikistan). Elle dispose d’une « force d’action rapide » (FAR) créée en mai 2001 dont le socle est constitué de la 201e division de fusiliers motorisés russe basée au Tadjikistan. L’état-major de la FAR est installé depuis le 1er janvier 2004 sur la base aérienne de Kant, au Kirghizstan. L’état-major de l’OTCS est, quant à lui, basé à Moscou. Le statut de l’OTSC est enregistré aux Nations unies le 23 décembre 2003. Celles-ci lui reconnaissent le statut d’organisation internationale trois jours plus tard, le 26 décembre.

[35] Un accord a été signé le 23 mars 2006 à Leipzig, en Allemagne, entre la Russie et 16 pays de l’OTAN et de l’Union européenne (l’Allemagne, le Canada, la République tchèque, le Danemark, la France, la Finlande, le Royaume-Uni, la Hongrie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Norvège, la Pologne, le Portugal, la Slovaquie, la Slovénie et la Suède) portant sur la location par la partie russe d’avions gros porteurs civils de type Antonov 124-100.

[36] Discours du 13 juillet 2004 devant l’International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres (RFE/RL du 16 juillet 2004).

[37] Alexandre Iakovenko, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, RIA-Novosti, 22 juin 2005

[38] Entretien réalisé le 16 janvier 2002 par J.-S. Mongrenier. Pour être juste, cette idée n’est pas seulement russe. Presque au même moment l’influent sénateur républicain Richard Lugar évoque la possibilité de voir l’OTAN évoluer vers un statut de « super-OSCE » (cité par Laurent Zecchini, « À quoi sert l’OTAN ?», Le Monde, 20 mars 2002).

[39] Voir par exemple l’interview du ministre russe S. Lavrov, Interfax du 6 novembre 2007.

[40] Russie, Chine, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizstan et, depuis 2001, Ouzbékistan.

[41] Portant sur la réduction des troupes dans les régions frontalières entre la Chine et la Russie.

[42] Premier élargissement de l’OTAN annoncé.

[43] Le CTBT, ou en français Traité d’interdiction complet des essais nucléaires (TICE), a été adopté à New York en septembre 1996. En septembre 2003,168 États avaient signé le traité et 104 l’avaient ratifié, mais il n’entrera en vigueur que lorsque les 44 États identifiés comme capables de fabriquer une arme nucléaire l’auront ratifié. Sur ces 44 États, seuls 32 l’ont à ce jour fait. Les autres sont les États-Unis, la Chine, la Colombie, la Corée du Nord, le Congo, l’Égypte, l’Inde, l’Indonésie, l’Iran, Israël, le Pakistan et le Vietnam.

[44] Créé en 1987, le MTCR est un régime de contrôle de la technologie des missiles. Regroupement informel et volontaire de pays, il en compte aujourd’hui 34.

[45] Proposition faite par V. Poutine le 7 juin 2007 lors du Sommet du G8 à Heiligendamm.

[46] La réunion de l’OTAN qui s’est tenue à Bruxelles le 19 avril 2007 est symptomatique de la division des alliés sur la question de la protection antimissiles du continent. Bruxelles a toutefois adopté le 12 décembre 2003 une « stratégie commune de sécurité » qui insiste sur les menaces liées à la prolifération des ADM.

[47] Acquisition de Patriot PAC-3 par l’Allemagne et les Pays-Bas, développement du MEADS par l’Allemagne et l’Italie en association avec les États-Unis, développement du PAAMS/ SAMP/T par la France et l’Italie.

[48]Entre autres : Charte de l’énergie, visas pour Kaliningrad, monopole gazier de Gazprom, concurrence des céréales russes, affaire Litvinenko, ventes d’armes russes aux « États voyous », mesures antidumping, appartenance des réserves énergétiques arctiques, quotas divers (acier, aggloméré, produits chimiques), droits de l’homme, survol de la Sibérie, etc..

[49] J.-P. Angelier, « L’Europe occidentale, un marché de plus en plus dépendant des importations », Politique Internationale, n°111.

[50] Conseil de coopération nord-atlantique (CCNA) en 1991, Partenariat pour la paix (PpP) en 1994, Accord de paix pour la Bosnie-Herzégovine, Conseil conjoint permanent OTAN-Russie (CCP) en 1997, puis Conseil OTAN-Russie (COR) en 2002.

[51] Groupe de consultation Russie-États-Unis, mai 2002.

 

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