ENTRE HAINE ET PARDON (1)

Je reviens sur l’article précédent de Claude Henrion, intitulé « Ils n’auront pas ma haine ». Vif et brillant, sans négliger d’être profond, comme d’habitude. Et je le soutiens pleinement, tout en souhaitant y ajouter quelques grains de pensée personnelle.

L’article débute en relatant un « je leur pardonne » de Jesse Hugues, le chanteur du groupe de rock « Eagles of Death Metal ». Puis Jess Hugues termine par un espoir, : « J’espère qu’ils trouveront la paix de Dieu. » Préalablement, pendant l’audience du jour au procès de Salah Abdeslam il s’était adressé aux meurtriers : « Je prie aujourd’hui pour eux et leurs âmes, pour que la lumière de notre Seigneur brille sur eux.[1] »

Il y a donc un décalage entre le titre et les déclarations du chanteur. Comment cela est-il possible ? Une raison est évidente : nous en avons plein le… bol des déclarations lénifiantes qui s’accumulent, et s’enchaînent, dont nous connaissons trop les ritournelles. Permettez-moi de vous dire que ce n’est pas sain.

Pourquoi ? Parce que la médiatisation à outrance est l’exact contraire des sentiments nobles en apparence qui sont devenus la rengaine des exhibitionnistes de toute classe sociale, confrontés directement ou indirectement aux drames qui endeuillent, et surtout détruisent la structure de notre civilisation.

« Comme c’est beau, comme c’est grand, comme c’est généreux, la France », lançait le grand escogriffe que les Anglais avaient surnommé « Le général micro » pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Au moins, c’était clairement de l’embobinage, mais il n’avait pas l’outrecuidance d’appeler Dieu à la rescousse. Peut-être en privé, pour d’autres raisons. Mais cela nous ne le savons pas, et n’avons pas à le savoir. J’imagine cependant, que le même personnage, si hideux et si malfaisant fut-il, contrairement à ses vocalises de pseudo-incarnation de la France, eut ses moments de faiblesse intime et de piété, surtout au chevet de sa pauvre fille handicapée par une trisomie 21, décédée à 20 ans.

Il y a le privé et le public. Ce sont deux mondes où les paroles, même apparemment semblables, ne portent pas les mêmes messages. Poussant le raisonnement – tout en percevant ses limites vers des expansions discutables – nous pourrions dire qu’il est des choses du privé qui ne doivent pas « se confier » à des micros trop quémandeurs de « buzz ».

Il existe des passerelles trop périlleuses à emprunter entre des mondes dont les superpositions doivent rester limitées dans l’espace et dans les pensées.

Permettez-moi d’affirmer aussi fortement et clairement que possible que les pardons et appels à Dieu pour les assassins, surtout pour ceux qui ne voient en nous que des ennemis à détruire, ne peuvent se faire, que d’homme à homme, dans le secret, éventuellement dans un cercle restreint.

Le pape Jean-Paul II nous en donna l’exemple. Après l’attentat qui avait failli le tuer Il avait demandé publiquement aux fidèles de prier pour « son frère (Ağca), à qui [il a] sincèrement pardonné ». Je ne peux m’empêcher de penser que ce fut une parole à visée « mondaine ».

Par contre, de son entretien avec Mehmet Ali Ağca, l’homme qui avait tenté de l’assassiner, nous ne savons rien. Tout ce qui est public en ce domaine relève d’une trahison du privé, d’une sorte de propagande ou publicité selon les cas, toujours d’une mauvaise interprétation du sens profond de cet acte terrible : le pardon.

Dans les religion catholique où le pardon du pénitent est prononcé par le prêtre après confession, a-t-on jamais su si le prêtre en question avait ou non pardonné le paroissien sortant du confessionnal ? Et pour quelle faute ? Pour quel péché ? Si le secret de la confession existe, c’est bien pour protéger les deux personnages en question. Celui qui demande pardon et celui qui l’accorde ou non sont engagés dans un terrible face-à-face, où, selon le religion chrétienne, un troisième personnage, invisible mais omnipotent, sanctionnera un jour cet échange sur terre, en fonction des sentiments les plus profonds de deux protagonistes terriens, ceux qu’ils ont découverts en ce moment, et ceux qu’ils ont pu méconnaître ou amender.

Oui, le pardon est un acte terrible, car il peut dépendre d’une faiblesse personnelle ou d’une force intérieure, l’ensemble étant soumis à tant de forces intimes d’intensité et de direction diverses, que le pire n’est jamais si éloigné que l’on croit, comme le meilleur.

Alors, faire d’un tribunal entier, puis d’un micro, les témoins de cet acte terrible, me paraît ressortir de la grande outrecuidance. Le pape Jean-Paul II et le chanteur Jesse Hugues ont eu chacun leurs raisons et leurs torts. J’ose penser qu’ils n’ont pas eu totalement raison.

À l’inverse, la demande de « prier pour quelqu’un » ressort d’une idée qui reste du domaine public, surtout si on ne l’assortit d’aucune spécification. Si l’on croit en un Dieu, quel qu’il soit, il n’a pas besoin qu’on s’adresse à lui en lui dictant des conditions. La moindre des politesses, à usage de la personne divine, consiste à lui faire confiance, et à attendre… tout en s’aidant, comme dit le proverbe.

En somme, le pardon, même brandi en public, appartient plutôt au domaine religieux (surtout si expliqué ainsi), alors que le « vous n’aurez pas ma haine, appartient plutôt au domaine laïc. C’est en cela que le texte de Claude Henrion prend toute son ampleur et ne se contredit pas.

 

Antoine Solmer

 À suivre

[1] https://www.metalzone.fr/news/172302-chanteur-eagles-of-death-metal-pardonne-terroristes-bataclan/

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