BLUNT FORCE TRAUMA

BLUNT FORCE TRAUMA
BLUNT FORCE TRAUMA

Blunt force trauma est le titre d’un film de 2015 dirigé par Ken Sanzel, mal traduit en français (?) par Blunt force, et mieux en espagnol par Disparo letal (Tir mortel). Je dis mal traduit, car en supprimant le mot trauma on ampute la formule complète qui caractérise un certain type de traumatisme non pénétrant sur un corps en médecine légale. Autant remplacer « Coup de pistolet » par Coup de ». Bref, ce n’est ni la première ni la dernière fois que l’imagination dans sa pire forme est au pouvoir.

J’ai découvert ce film au hasard. Je ne connaissais ni le metteur en scène ni les acteurs (sauf Mickey Rourke) et ses premières images m’ont immédiatement pris. Il y avait « une patte » là-dedans. Je l’ai suivi  jusqu’au bout, et ma curiosité en a été récompensée.

Première notion, je l’ai vu en VO, ma règle de travail pour les langues que je connais.

Deuxième notion, j’ai jeté un œil sur les critiques de « professionnels » ou prétendus tels sur Internet. Pratiquement toutes sont mauvaises pour le film. Je préfère dire qu’elles sont mauvaises pour les rédacteurs qui n’ont rien vu.

Donc je recommande ce film à quelques conditions. D’abord, qu’on se laisse aller sans préjugés. Il y a des armes de « bon calibre », des duels qui portent la trame apparente de l’action, et les merveilleux paysages de la Colombie, pays que je connais plus qu’assez bien, et que j’aime davantage. Ensuite, qu’on remplace ces fameux préjugés par une réelle envie de découverte d’un monde aussi peu français que possible. Enfin qu’on sache voir ce qui n’est pas montré, entendre au-delà des paroles attendues, et se projeter dans une histoire qui échappe à l’étroitesse de la bien-pensance.

Prêt ? Feu sur l’intrigue !

Les premières images montrent une route isolée, un couple dans une vieille bagnole, et la femme, passagère, qui tire des coups de révolver par la fenêtre ouverte dans la nuit. Une sorte de Bonny and Clyde ? Oui et non ! (Sur ce film aussi et sur l’histoire réelle, j’écrirai un jour). C’est aussi un couple de hasard lié par leurs armes, et la bonne raison que chacun a d’appuyer sur la ga… !

Stop ! Pas la gâchette ! Sur la détente, ou mieux la queue de détente. Quand donc les journalistes et autres perroquets apprendront-ils que la gâchette est une pièce interne au mécanisme de l’arme ? Ces gens-là doivent taper sur la carte mère plutôt que sur leur clavier d’ordinateur ! Et ils nous « informent ».

Dans ce couple il y a Colt (la jeune femme au surnom adéquat jouée par Freida Pinto) et John (bien plus anonyme, plus humain en quelque sorte, mais d’une autre humanité, joué par Ryan Kwaten). Elle est typée colombienne, et lui gringo. Autant dire, deux mondes. Ils parcourent un circuit de duels très colombiens, dont on nous affirme dans certains articles qu’ils ne sont qu’invention de circonstance. On veut bien. Mais en connaissant ces oiseaux…

Les voici donc partis tous les deux sur ce circuit très spécial.

Mode d’emploi. Deux tireurs face à face, main sur la crosse de leur arme, à distance très courte, attendent le signal du « maître de cérémonie », dans une ambiance de paris enfiévrés. La bière, les cris, les billets et autres excitations plus ou moins malsaines sont au rendez-vous un peu partout, jusque dans le puits de réparation d’un vieille gare abandonnée. Chaque tireur porte un gilet pare-balles qui est la seule cible valide. Les armes sont lourdes, chargées à balles non perforantes. Au signal, feu à volonté, jusqu’à ce que l’un s’écroule.

Amusant non ? Que ceux qui n’aiment pas, osent me dire ce qu’ils pensent des Duellistes de Ridley Scott, des grands duels finaux de westerns comme Le Bon, la Brute et le Truand, ou du jeu de l’aveugle dans Boulevard du Rhum ! Et même du Cid de Corneille ! Quant à La Guerre de Troie… Eh bien, à chacun sa guerre de Troie !

Et c’est là que le film dépasse le mauvais folklore. Quelles motivations, quelle forces poussent ces protagonistes ? L’argent, la notoriété des bas-fonds, la sueur aigre de la peur et du vice, bien sûr. Mais les nôtres, Colt et John ? Elle, la Colombienne, cherche celui qui a tué son frère dans un duel truqué. Et lui, John, veut rencontrer la légende, le roi caché de ce monde, Zorringer (Mickey Rourke). Les quêtes du Graal empruntent d’étranges chemins. Et dire qu’il n’était qu’un banal vendeur de matériel hi-fi de grande consommation ! On ne sait s’il a vu trop de westerns ou autres. Qu’importe comment le génie vient aux hommes, pour parodier Brassens !

C’est elle qui parle, qui questionne, qui raconte comment les balles tuent, « à petit feu », car chaque impact, par ses vibrations, laisse des traces, endommage les organes internes. Elle avertit son compagnons, d’une façon bien féminine : « Tu vas te faire tuer ». Lui ne répond que peu, et va son chemin.

Colt ne pourra tirer sa vengeance du jeu. Sa cible recherchée est déjà morte. Trop tard… ou tant mieux. Qui saura ?

Je passe sur la montée en puissance de ces duels, y compris celui où Colt et John s’affrontent. Ils poursuivront néanmoins leur route. Jusqu’à la mort.

Car « Elle », la grande « Elle », est attendue, cherchée, souhaitée peut-être, en tout cas, censée être la dispensatrice de l’ultime récompense de la quête éternelle.

Elle apparaît d’abord de la façon la plus commune qui soit, lors d’une attaque dans une posada du chemin. Deux malfaiteurs, des « vrais » recevront leur dernière leçon de nos duellistes mieux entraînés. Là nous voyons le regard de John changer.

Puis intervient la mysérieuse femme brune, la « rabatteuse » de Zorringer.

John et Zorringer sont au sommet d’une de ces merveilleuses collines de Colombie si proches de la brume mystérieuse. Zorringer évoque les paris qui l’ont mené ici, peut-être la raison de son évidente opulence, mais ce duel n’a rien d’un pari (is not about stakes), et John recherche ce moment d’unité [1] et de grâce (a moment of form and grace).

À ce niveau de la quête, la vérité doit apparaître, nue, aussi forte que fragile. Les deux lutteurs sacrés laissent tomber leur gilet pare-balles, torses offerts, et tirent.

Le film se termine sur une image de brume céleste.

Qui est mort ? Cela n’est pas dit. Non ! Mais cela est à comprendre.

Que ceux qui veulent voir un très bon film méconnu, maltraité et mal vendu cherchent Blunt Force Trauma, et s’insèrent entre les images, entre les dialogues, se laissent porter par la musique de Kid Dakota, et repensent à la valeur symbolique du perroquet de Zorringer.

S’il y a un film qui a renouvelé le thème du duel, pour le porter vers la mystique que chacun de nous peut abriter, c’est bien Blunt force trauma.

Et puisqu’il s’agit de mystique, c’est peut-être pour cela que bien des « critiques » n’y ont rien compris.

[1] Traduction personnelle.

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