PIERRE MAGNARD, LE PATRIARCHE DE LA PHILOSOPHIE

PIERRE MAGNARD
PIERRE MAGNARD

Le patriarche

Pierre Magnard a 93 ans. Il vient de publier Penser c’est rendre grâce, aux éditions Le Centurion. Peut-on dire que c’est le couronnement de son œuvre ? Difficile, car Pierre Magnard suit avec l’obstination d’un limier de grande classe l’évolution de la pensée depuis des millénaires. Il est donc le patriarche de la philosophie, non seulement par l’âge, mais surtout par l’extraordinaire approfondissement de la pensée philosophique, mais par ses recherches sur la pensée en tant que telle et sa persistance à partir de Platon. Voyager avec Pierre Magnard dans sa biographie c’est plonger dans l’immensité du monde le plus réel, celui de notre pensée.

J’ai presque peur en vérité – pardon Verlaine – de passer pour un cuistre en retrouvant en Pierre Magnard mon chemin cahotant dans l’ombre depuis des années, celui qu’il inventait dans sa lumière. Pierre Magnard est le maître que j’aurais aimé avoir en bien des domaines. Revenons sur certaines de ses lignes de force (une des expressions que reconnaîtront mes amis).

L’Homme pensant

L’une d’elles est que la séparation des disciplines humaines n’est qu’un artefact. J’ajoute :  artéfact abrutissant chéri des bureaucrates et de ceux qui s’en sentent l’absence d’âme. Ainsi en est-il des barrières stérilisantes montées et gardées par des armées de purs sociologues, psychologues, philosophes, phénoménologistes, déconstructionnistes, moralistes, etc. et même scientifiques de toutes disciplines. Tous purs et tellement purs qu’ils en deviennent de la graine de kapos concentrationnistes. Et comme cela marche bien en France sous couvert d’un pseudo cartésianisme si mal compris et d’un jacobinisme dont la dictature est l’aboutissement obligatoire !

Pour moi, l’existant est avant tout l’Homme et sa Pensée. C’est elle qui nous dirige, quel que soit le chemin d’études que nous prenions. Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, mais le moine qui prend l’habit, et avant, l’Homme qui pense en moine habillé. C’est d’ailleurs pourquoi, quitte à choquer les puristes, je récuse l’appellation de Sciences humaines que j’aimerais voir rebaptisées en Humanités. Il n’y a pas plus de philosophie que de sciences sans Homme pensant, vivant, si roseau soit-il.

C’est contre cela aussi que Pierre Magnard s’est élevé alors qu’il était professeur de philosophie, désigné bureaucratiquement pour enseigner une histoire de la philosophie réduite à une chronologie entre des frontières étanches. Il cherche à retrouver une ligne commune dans l’histoire de la pensée, et remonte donc à Platon, que l’on pourrait traiter de « maître de l’idée » (je reconnais l’erreur d’une telle réduction).

Exotérisme et Ésotérisme

Pour cela il faut revenir à l’Académie, la célèbre école de philosophie créée par Platon. L’enseignement y était double : en partie ouvert à tous, et redistribué en textes (exotérique) ; en partie réservé à des disciples discrets échangeant et développant la pensée platonicienne par l’oral (ésotérique).

Mais alors, diront certains, cet enseignement ésotérique s’est perdu depuis des millénaires ! Erreur, répond Pierre Magnard qui commence sa quête obstinée, patiente.

C’est ainsi qu’il s’attache pendant des années, hors de l’Université, au CNRS, à retrouver la trace de la pensée platonicienne dans les écoles ou regroupements de pensée qui semblaient en être disjoints. Il étudie et traduit des textes oubliés (j’en reparlerai une autre fois) et y retrouve la filiation platonicienne. Elle le mène d’abord à Aristote, traditionnellement opposé à Platon (revoir le célèbre tableau L’École d’Athènes) qu’il considère comme un héritier du platonisme, et piste ce platonisme jusque chez certains penseurs de notre millénaire débutant. Gardons l’idée sans entrer dans les détails.

Parrainage et héritage de Pierre Magnard

Lorsque je découvris Michel Onfray il y a près de vingt ans, je fus immédiatement séduit par son approche d’une philosophie eudémoniste à travers les âges. Ce qui me gêna bientôt – et me gêne toujours au fil de ses écrits et conférences, est que cette quête des philosophes attachés au bonheur comme souverain bien, pêche avec un filet à mailles trop fines, frappe à toutes les portes, et accepte l’hospitalité des toutes les personnes attachées à « leur bonheur », prêtes à l’imposer aux autres par tous les moyens. C’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde, mais aussi avec les pires, toutes les dictatures se rejoignent. Et ce n’est pas la gestion de la crise du Covid qui me démentira. Le bonheur sanitaire selon le président, nous n’avons pas fini d’en payer le prix, et pas seulement financier.

Je crois donc que la quête de Pierre Magnard est plus proche d’une belle réalité humaine que celle de Michel Onfray qui mène à ranger dans ces eudémonistes des personnages comme Sade, Reich, etc. Encore faudrait-il que Michel Onfray soit plus clair en acceptant de travailler sur ce que je crois être une matrice fondamentale de l’âme humaine et la pire de ses ruptures : ce qui est le suprême devoir pour l’un peut être la suprême abomination pour l’autre. Et, en ce qui me concerne, c’est ainsi qu’il faut comprendre l’égorgement-décapitation de ce malheureux enseignant, paré de toutes nos « vertus républicaines » mais traité à leur manière par toutes les « vertus islamistes ». De même faudrait-il comprendre que la perversion sadique d’un Sade (son bonheur) est le reflet inversé et irréconciliable de tous les « bonheurs tranquilles » ou même moins tranquilles dont l’enseignement du Christ est le modèle.

Ce qui serait passionnant, serait de rapprocher les biographies de Pierre Magnard et de Michel Onfray, en particulier leurs fractures vitales. J’ai quelques idées là-dessus. Mais pour plus tard !

Retour sur l’oral et l’écrit

Ainsi l’oral et l’écrit ne cessent de s’épauler depuis le commencement de l’écriture. Parfois à grands coups brutaux, douloureux, parfois en une compréhension et un enrichissement mutuels. En suivant les travaux de Pierre Magnard, on ne peut plus opposer l’écrit comme mémoire du très long terme, et l’oral comme mémoire du court terme. Les deux sont des mémoires sur des chemins séparés réunifiés par moments. Mais l’écrit n’a jamais la fulgurance de l’oral, fulgurance parfois soumise à la contradiction ou à l’approbation immédiate, alors empêchée, déviée, ou approfondie par force. La plume est serve, la parole est libre affirme le vieux dicton juridique, trop souvent limité à sa version bureaucratique à l’usage du procureur.

On trouve la trace de cette vérité depuis la nuit des temps de l’écriture. Aujourd’hui encore, dans les congrès scientifiques, l’important n’est pas la lecture préparée des communications, mais bien l’échange des questions et réponses orales, et encore plus, ce qui se dit en petit comité informels.

De même pour les grandes réunions et sommets politiques où ne sont accessibles que l’ordre du jour et les conclusions préparées à l’avance. Alors que la réalité se trame en conversations bilatérales.

De même les aveux d’un criminel que la police sait accoucher à l’oral, ce que n’a jamais fait la moindre lecture d’un traité de morale.

En conclusion, Pierre Magnard

Il faut souhaiter longue vie à Pierre Magnard, l’homme. Mais plus encore remercier Pierre Magnard de nous relier à nos lointains ancêtres de notre pensée, en espérant devenir nous-mêmes les passeurs de ce vrai « devoir de mémoire ».

De mon côté, c’est le but que je poursuis en remontant la trace de Gauche archétypique, cette quête néfaste et démoniaque de l’Homme soumis à la foule, et de la mort comme substitut des échecs idéologiques.